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Macron, les députés et leur coup d’Etat

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par Emmanuel TODD

Critique de la raison européenne recevait Emmanuel TODD à Sciences Po le 25 février 2020 pour une conférence autour de son dernier livre Les luttes de classes en France au XXIe siècle.


La première partie du livre consiste en un réexamen rapide de ce qui s’est passé entre Maastricht et la période récente, revoir les évolutions objectives de la société française : évolution économique – évolution des catégories socio-professionnelles – évolution des niveaux éducatifs – évolution des mentalités. C’est un livre d’histoire du présent ou du passé très proche. Je suis tombé sur quelques surprises. Je travaille en parallèle sur le néolithique et le passage à l’âge de bronze.

La première chose qui m’a frappé est le décalage entre le discours sur le néolibéralisme, la montée des inégalités, et la réalité. La montée des inégalités, on ne la voit pas. Je reprends les conclusions de l’école de Piketty. Il n’y a pas de décollage des 10 ou 20% des classes qui suivent immédiatement le 1% des plus riches, ces 10 ou 20% suivants restent collés en termes d’évolution au reste de la société, il n’y a pas de décrochage vers le haut.

En revanche ce que l’on observe en France, si l’on accepte de faire un minimum de critiques sur les données de l’INSEE – sujet qui devient de plus en plus chaud actuellement – l’on découvre une baisse générale du niveau de vie. Si l’on utilise des indicateurs de prix conformes, si l’on observe l’évolution de la mortalité infantile, si l’on contrôle les variables strictement économiques par des variables démographiques (mortalité infantile, baisse de la fécondité) dans toutes les tranches de revenus successivement, on se rend compte que la réalité de la société française n’est pas une société où les inégalités se creusent, mais une société où tout le monde s’enfonce et coule parallèlement. Ca peut donner dans un premier temps l’illusion d’une montée des inégalités. Si vous représentez les niveaux de vie de tous les classes sociales en dehors du 1% supérieur comme sur des trajectoires obliques passant à une certaine date sous ce qu’on peut appeler une ligne de flottaison, les premiers qui passent sous la ligne sont les plus pauvres. Il faut considérer les réalités statistiques sur le long terme.

Cette vision des choses suggère que le modèle français est spécifique, ce n’est pas le modèle anglo-américain. Il y a eu un impact du néo-libéralisme en France, son idéologie s’est répandue, les gouvernements ont essayé d’appliquer ses recettes mais ce qui s’est passé en France est tout à fait différent [des pays anglo-saxons] et c’est un problème. La première différence que l’on observe en France c’est que les classes supérieures n’y sont pas arrivées.

La deuxième différence que j’ai pu comprendre grâce à la lecture de Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, il y a ce concept fondamental d’autonomisation de l’Etat qu’il a emprunté à deux historiens français et appliqué à la France, ça fonctionne très bien, quand il a voulu généraliser à d’autres pays, ça ne fonctionne plus du tout. Puisque la lutte des classes ne marche pas en Angleterre, ni aux Etats-Unis. On trouve ce concept chez Marx cette autonomisation de l’Etat provient de l’incapacité des classes dirigeantes possibles, ancrées dans la propriété terrienne, dans l’industrie, dans la finance, à s’entendre à un moment donné.

En France ce n’est pas ce qui se passe. Nous sommes dans un pays où les luttes recommencent, où des affrontements de plus en plus violents se produisent, et je pense que les opposants au côté obscur de la force identifient mal l’adversaire. L’identification générale [de l’adversaire à combattre] c’est l’ultralibéralisme, le néo-libéralisme. En France c’est ce que l’on a dans la description de la structure sociale que je fais.

Le capitalisme français


Le mieux est de partir d’une rapide description historique du capitalisme français surtout après guerre. Le capitalisme français était alors piloté par l’Etat et tout à fait dirigé, un Etat qui avait des projets favorables à l’industrie privée, donc on avait la coexistence d’un Etat directeur, d’un embryon de planification et d’un secteur industriel très prospère.

Là dessus est arrivé le néo-libéralisme, qui est entré dans la tête des dirigeants de l’Etat, en l’occurrence les énarques. Ceux d’après-guerre avaient un état d’esprit industrialiste, patriotique. Il s’est produit une crise brutale et rapide quand Mitterrand a nationalisé en 1981, fait le tournant de la rigueur en 1983. A ce moment là l’énarchie, qui pilotait le pays avant, sous des masques politiques, il y avait des énarques de gauche, des énarques de droite, et le rôle des énarques était fondamental. Sous Mitterrand cette haute administration a changé d’idéologie, elle est devenue néolibérale.

Mais n’est pas néolibéral qui veut. Le néolibéralisme ce n’est pas une simple théorie, c’est une façon d’être, c’est un instinct. L’instinct du marché il est dans les structures anglaises, il est dans la culture américaine, il n’est pas dans la culture des énarques. Donc ils ont pratiqué un pseudo-néolibéralisme et croyant faire du néo-libéralisme, ils ont fait à peu près le contraire.

L’euro


L’exemple-type d’autoritarisme étatique de gens qui se pensent néolibéraux a été la création de l’euro.


Ce qui va avec le libéralisme, c’est la flexibilité monétaire, les marchés monétaires, en gros les monnaies correspondent à des espaces nationaux et la régulation néo-libérale ce doit être le flottement monétaire évidemment. Or l’euro est exactement le contraire de cela. L’euro est une monnaie étatique qui veut dicter sa loi aux sociétés, aux nations, mais en aucun cas laisser les sociétés en liberté, en situation de définir pour elles-mêmes les meilleurs ajustements économiques par le fonctionnement des marchés. L’euro est la manifestation centrale du fait que les gens qui nous gouvernent ne comprennent rien en fait au néolibéralisme, au marché et cela a fini par produire une situation historique absolument invraisemblable : ils emploient les mots du néolibéralisme, flexibiliser le marché du travail, réduire le code du travail ; il autorisent le libre-échange tout en gardant une monnaie qui interdit les ajustements autonomes sur les marchés.

Le résultat de ce néolibéralisme ou pseudo-néolibéralisme que j’appelle le colbertisme loufoque a été d’aboutir à la destruction de l’industrie française et la destruction de la bourgeoisie industrielle française. Ces gens ont détruit la bourgeoisie française. C’est des faits comme celui-là qu’il faut comprendre, saisir. Mon livre est un exercice de dévoilement de la réalité, de sortie de la fausse conscience.


Ce que l’on est en train de vivre en France et qui a précédé l’arrivée de Macron, ce n’est pas du tout le triomphe du capitalisme néolibéral, c’est la destruction de l’économie de marché par l’Etat.


Le problème de la France ce n’est pas les hyper riches du secteur privé. Tous les hyper riches en France rampent devant l’Etat car ils ont besoin des autorisations de l’Etat pour les réseaux téléphoniques et autres, de la puissance régulatrice de l’Etat même dans des régions dynamiques de petites et moyennes entreprises en Vendée ou en Mayenne, les chefs d’entreprise sont déférents devant les énarques qui ne comprennent rien à la production. Ce que l’on est en train de vivre en France et qui a précédé l’arrivée de Macron, ce n’est pas du tout le triomphe du capitalisme néolibéral dont Macron n’est nullement l’expression, c’est la destruction de l’économie de marché par l’Etat – j’allais dire, comme d’habitude. C’est une tradition dans certaines phases de l’économie française.

Premier effet du soit-disant néolibéralisme, la construction de l’euro et la destruction de l’industrie et de la bourgeoisie industrielle française. Le Medef est devenu une pauvre chose qui quémande des subsides – il n’est plus le Medef puissant et menaçant comme quand j’étais jeune.


Mais la réalité c’est que l’euro de par sa simple constitution a éliminé l’existence de la démocratie représentative.


Pour continuer à essayer de comprendre ce qui se passe en France, je continue cet exercice de dévoilement, autre effet de l’euro qui est au coeur de notre problématique, c’est la sortie de la démocratie représentative. Nous vivons dans un monde d’affrontements, dans lequel il y aurait un parti qui serait une menace pour la démocratie, le Rassemblement national. Qui en effet est une menace pour la démocratie car un parti dont le fonds de commerce est la xénophobie, et qui en fait considère qu’une partie des Français ne sont pas vraiment français, est une menace pour la démocratie. (sic) Face à ce parti il y aurait des partis libéraux, démocratiques, normaux etc. Mais la réalité c’est que l’euro de par sa simple constitution (création) a éliminé l’existence de la démocratie représentative. Les citoyens veulent s’exprimer, on veut « être soi » on veut parler mais agir est beaucoup plus difficile. Finalement l’état de la démocratie est en rapport avec cette attitude psychologique. J’ai présenté mon livre sur les radios de service public France Inter, France culture, et je me suis fait insulter par des journalistes au cerveau de colibris. On est protégés (de la censure) par Internet, par les vidéos en ligne, RT France, j’ai donc pu quand même m’exprimer grâce aux Américains et aux Russes.


Ce que les gens ne comprennent pas c’est que la démocratie représentative n’existe plus en France. Tout n’est qu’une vaste comédie.


Le financement des partis politiques : des mesures ont été prises, considérées comme une mise à l’abri du système politique des interventions du secteur privé, mais l’on pourrait considérer que les subventions de l’Etat aux partis politiques sont un accroissement de la mainmise de l’Etat sur les partis. L’Etat est partout en France cet état soit-disant « néolibéral ». Les journalistes nous disent : Macron a été élu, on est en démocratie. Dans mon livre je donne l’exemple des élections en Norvège en 1943 sous l’occupation nazie. Les Danois avaient le droit de voter librement en 1943 sous l’oeil bienveillant de la Wehrmacht et les socio-démocrates ont fait un triomphe, le parti nazi local a fait un score très faible. Cet exemple montre que l’on peut voter librement pour des partis qui sont libres et ça ne sert à rien. La 3e et 4e condition de la démocratie c’est la possibilité pour le gouvernement élu d’agir pour le bien commun. Mais si le gouvernement ne peut pas agir, tout ce qui précède est une comédie, c’est un truc pour parler et voter. La démocratie actuelle est un système dans lequel les gens sont libres de parler, de s’exprimer, il y a des partis qui sont libres de se présenter, une chambre élue, un président élu, mais en fait il y a l’euro, les règles commerciales européennes, et la capacité d’action économique du gouvernement est nulle.

La comédie politique


Le plus frappant est que l’incapacité à agir économiquement de cette espèce de monarque constitutionnel qu’est le président de la république française par rapport à ses homologues occidentaux il n’a à peu près aucun pouvoir donc cela produit ce système français si particulier, ce que j’appelle la comédie politique, à chaque élection depuis qu’on est dans l’euro (1999) il faut faire une campagne électorale, il faut parler de trucs, il faut que les citoyens soient motivés. 

Sarkozy son truc – qui n’a pas mal marché d’ailleurs – c’était l’islam ou les banlieues. Il a fait un tabac parce qu’il a mordu sur l’électorat du Front National.

Ensuite François Hollande a remonté la pièce avec sa déclaration « je suis normal ».

Et puis il y a eu Macron « je suis jeune ». Mais le résultat est le même, quand le président arrive au pouvoir, il peut juste simplement se raconter qu’en faisant des « réformes » c’est-à-dire de la flexibilité du marché du travail, code des droits sociaux, restriction de crédits dans le secteur public, destruction des hôpitaux, on va aller quelque part on sera sérieux. 

Hollande se présentait comme celui qui « fera face aux Allemands » (Todd ironise).

Le message de Macron est touchant : « si on est sages, les Allemands nous accorderont quelque chose » vous voyez la mentalité infantile. Les Allemands négocient de façon raisonnable, ce qui est à moi est à moi, et ce qui est à toi on peut en discuter (sic). Ce que les gens ne comprennent pas c’est que la démocratie représentative n’existe plus en France. Tout n’est qu’une vaste comédie. Là on se rapproche d’élections présidentielles, alors la question est : « ça va être quoi, la comédie ? » On essaie de nous vendre un affrontement titanesque Le Pen/Macron, mais il y a aussi les écologistes.


Ce qu’on a avec Macron, c’est la haute administration libérée du contrôle des partis.


Macron ce n’était pas que la jeunesse. Macron est arrivé au moment où les citoyens commençaient à se lasser du jeu des partis qui faisaient des campagnes et ensuite faisaient le contraire. Ca a commencé avec Chirac et la « fracture sociale ». Macron est arrivé grâce à l’implosion du système des partis. 

Macron n’est pas le représentant du capitalisme mondialisé, il fait partie de l’interaction qui existe habituellement entre Bercy, l’inspection des finances, le secteur bancaire avec une prédominance de l’inspection des finances. Sa formation c’est la vérification des comptes publics. Il est arrivé au moment où le système des partis s’effondrait. C’est là que la notion d’autonomisation de l’Etat de Marx est essentielle. Macron c’est le président qui exprimait comme d’habitude la toute-puissance de l’euro et l’impuissance du gouvernement français, mais c’était le premier de la haute administration qui pouvait gouverner sans contrôle des partis politiques. Ce qu’on a avec Macron, c’est la haute administration libérée du contrôle des partis.

Avant Macron la démocratie n’existait plus avec des partis qui occupaient le client (l’électeur). Avec Macron on est arrivé à une situation de non-contrôle. Il y a aussi la personnalité de Macron, son arrivée au pouvoir dans des conditions exceptionnelles, il y a eu un emballement psychologique, le sentiment de toute puissance de la haute administration. C’est ce qui explique ce que l’on vit depuis que Macron est au pouvoir, ce n’est pas du tout une folie néolibérale mais une toute-puissance de l’Etat ayant à sa tête des gens qui pensent agir sans contrôle dans la société française – et les vrais patrons, c’est les Allemands.

Ce que je cherche à comprendre à l’heure actuelle c’est le comportement de ce groupe dirigeant. J’ai fait ma formation en Angleterre je suis de tradition empirique ce qui m’intéresse ce sont les faits, j’essaie de présenter des faits en opposition à des représentationsn, à sortir de la fausse conscience.


Si on regarde la façon dont se comportent les gens qui nous gouvernent, ce que l’on observe c’est une action de plus en plus agressive et violente sur la société.


Il y a eu d’abord l’épisode des gilets jaunes où ils se sont attaqués aux moyens d’existence des plus faibles dans la société et ils ont créé une révolte défensive qui était le magnifique épisode des gilets jaunes. Dans mon livre il y a un chapitre consacré aux gilets jaunes.

La réforme des retraites


L’épisode actuel concerne les retraites. La réforme des retraites si on se penche dessus est quelque chose de stupéfiant dans sa violence et dans son irrationalité. La retraite à points… L’idée d’appliquer une règle « universelle » à une société qui garde malgré tout une certaine complexité, est d’essence totalitaire. Le même système de retraite pour des gens qui ont une espérance de vie différente, des métiers différents, ce n’est pas concevable.

Ils se sont lancés là-dedans ce qui est déjà tout à fait extraordinaire, rien ne semble pouvoir les arrêter et ils en arrivent même à être sur le point de voter une loi qui n’est pas définie, puisque dans le système de la retraite à points, le point doit être défini par un indicateur statistique qui n’existe pas. On a déjà vu ce genre de choses dans l’histoire de l’Allemagne nazie, dans l’histoire du stalinisme, mais pas en France. Je dramatise un petit peu je force un peu le trait pour faire comprendre. Je me pose la question : pourquoi tant de haine? Puisqu’en fait la question des retraites n’a pas d’urgence. Il n’y a aucune raison de se lancer dans un projet d’une telle violence contre son propre électorat. Macron n’a pas été élu par les start up, il a trouvé la majorité de son assise dans le secteur public, les profs ont voté Macron massivement. Pourquoi détruire la retraite des professeurs qui étaient déjà les plus mal payés d’Europe (du nord)? Il ne suffit pas de s’indigner sur la violence, de s’indigner sur l’incompétence du projet.

En fait l’idée c’est que la France est un peuple éduqué, cela paraît dans les statistiques de l’INSEE. Il devient évident que les indicateurs de prix de l’INSEE sont contestables. L’INSEE va nous proposer prochainement des indicateurs d’évolution des revenus qui de mon avis de statisticien n’est pas calculable, on s’en aperçoit. Un indice des salaires c’est déjà difficile, un indicateur de revenus ce n’est pas calculable. Je suis vraiment sensible aux problème des classes dirigeantes, aux problèmes des classes supérieures, aux problèmes des gens riches parce que je suis foncièrement bon et paisible. 😍

Le mépris


Je décris la société française comme organisée selon une cascade de mépris descendant. Le premier mépris auquel on pense en sociologie politique ou historique, c’est ce qu’on appelle le mépris du petit blanc pour les gens bronzés. Donc ça va être le mépris de l’électeur ouvrier du Rassemblement National pour les immigrés et leurs enfants. [ndlr : et réciproquement?] La petite bourgeoisie des professions intellectuelles supérieures dont les revenus baissent en parallèle avec ceux de la classe ouvrière – qui n’a pas tellement de raisons de considérer qu’ils leur sont tellement supérieurs – se sent en échec et méprise les ouvriers du Rassemblement National qui eux méprisent les immigrés.

Il faut aller au bout de la séquence et se mettre à la place de ceux qui sont en haut de la structure sociale, ceux que j’appelle l’aristocratie stato-financière, ce sont eux aussi des gens qui sont en échec et vivent dans l’humiliation. Ce sont des gens qui, il y a une ou deux décennies, négociaient d’égal à égal avec les Allemands. Ils étaient la moitié (ou le tiers, si on tient compte des Anglais) des maîtres du continent européen. Ils représentaient quelque chose d’important. Depuis la grande récession de 2007 où l’on s’est aperçu que l’industrie française était détruite et que les Allemands pour parler comme Macron « avaient le pognon », la classe dirigeante française ne dirige plus, elle est aux ordres dans le Système européen. Nos dirigeants représentent d’une certaine manière des petits blancs au 3e degré. C’est difficile d’imaginer tous ces gens pleins de morgue, de haine et de violence. Si vous considérez l’hypothèse d’une aristocratie française stato-financière qui vit dans l’humiliation permanente, dans l’échec permanent, échec de ses politiques économiques, déficit du commerce extérieur, les Allemands qui ne les prennent plus au sérieux et rigolent d’eux dans leur dos, ils sont fort maltraités.

On peut faire l’hypothèse qu’étant humiliés ils se vengent sur la population française de leur propre humiliation. A la différence de la petite bourgeoisie, des professeurs d’écoles supérieures, à la différence des ouvriers qui votent Rassemblement National, eux ont un vrai pouvoir, une capacité d’agression contre la société française qui est sans commune mesure et c’est ce qu’on est en train de vivre actuellement.


On a une caste dirigeante, une aristocratie stato-financière qui se venge sur la population de son propre échec


On a une caste dirigeante, une aristocratie stato-financière qui se venge sur la population de son propre échec, et si vous faites cette analyse, vous pouvez comprendre ce qui se passe actuellement avec cette histoire de retraites.

Question : Qu’appelez-vous la « France en mode aztèque » ?

Emmanuel Todd : Ces peuples anthropophages, cannibales faisaient des guerres à des fins sacrificielles. Ils avaient cette idée – encore plus aberrante que l’euro, je vous le concède – que s’ils cessaient d’extraire les coeurs d’hommes vivants au sommet d’une pyramide, le soleil allait s’arrêter. Ensuite avec les corps ils organisaient un immense barbecue. Ces moeurs ont beaucoup frappé les Conquistadores à leur arrivée. En France nous avons affaire à un Etat sadique. Les années d’après-guerre ont été des années de gueule de bois, on a voulu croire que les classes dirigeantes étaient enfin devenues raisonnables. Mais quand on est historien de la longue durée on voit que les classes dirigeantes raisonnables, c’est plutôt l’exception que la règle. Les classes dirigeantes avant la guerre, c’est la non-gestion du problème Hitler, les classes dirigeantes allemandes n’ont pas montré fondamentalement qu’elles étaient raisonnables, c’est le moins qu’on puisse dire.


La folie des classes dirigeantes c’est la routine de l’Histoire et on l’avait un peu oublié.


L’hypothèse aztèque sur la base des événements gilets jaunes, des attitudes de Macron et toutes les insultes délivrées par Macron à tous les Français ordinaires qu’il croisait dans la rue bien protégé par sa police, je trouve son illustration sublime dans l’histoire des retraites.

La loi de réforme des retraites


Je voudrais essayer d’anticiper ce qui pourrait se passer puisqu’on est à la veille d’un vote ou d’un 49.3 qui est censé être son arme atomique qui détruirait encore plus la démocratie – qui n’existe plus. Je pense que cette histoire va nous lancer à un niveau supérieur d’irréalité et d’irrationalité. Dans mon livre je parle d’un cycle sociétal de 50 ans, de mai 68 à 2018, et du début d’un cycle de 50 ans de lutte des classes motivée par la baisse du niveau de vie, l’échec de l’euro (question très complexe, les gens n’ont toujours pas compris ce qu’est l’euro), mais ce que j’ai en tête quand je parle de remontée de la lutte des classes, c’est un cycle de 50 ans à venir. On devrait passer à un autre niveau d’accélération, ce qui semble le plus probable c’est que la Chambre va voter cette loi. Soit les députés voteront cette loi ; soit elle passera par le 49.3 et les députés voteront aussi. Il ne faudrait pas que le 49.3 crée l’illusion que les députés n’ont pas voté. Tout député qui ne votera pas la censure – et j’inclus les abstentionnistes, reste de mon cours de sciences po puisqu’il faut la majorité absolue des membres de l’assemblée nationale pour que la loi soit votée – tous ceux qui n’auront pas voté la censure, auront voté la réforme des retraites. Il faut que les Français sachent QUI a voté cette réforme, qu’on s’en souvienne, parce que ça va être un tournant historique.


Cette loi est inconstitutionnelle.


Pourquoi? Parce qu’il n’est pas concevable que cette loi soit constitutionnelle. Je ne peux pas imaginer et à un certain niveau je ne fais même pas allusion à ce qu’a pu dire le Conseil d’Etat, je ne m’intéresse même pas à ce que dira le Conseil Constitutionnel dans la vérification du caractère constitutionnel de cette loi. Je ne peux pas imaginer qu’une loi qui ne définit pas vraiment ce dont elle traite, soit constitutionnelle. J’ai été confronté à des journalistes qui vous disent simplement : le président a été élu, il fait ce qu’il veut, les députés ont été élus, ils font ce qu’ils veulent. Non.


La constitution est au-dessus de la Chambre.
La Constitution est au-dessus du président.


Si le parlement suit le gouvernement ou l’exécutif incluant le président, dans le vote d’une loi qui ne peut pas être constitutionnelle, en fait en termes de légitimité on peut sans doute considérer que leurs mandats sont invalidés. Le vote de cette loi va nous projeter dans une situation d’illégitimité du pouvoir. Je vous rappelle les sauvegardes habituelles : il y a le Sénat. Cela signifie que l’on va passer à un stade supérieur d’irrationalité. On va entrer dans un monde où les notions de constitution, de légalité, de légitimité, n’auront plus de sens. Le vote de cette loi sera de fait un coup d’Etat au sens technique, moderne. Je suis dans la spéculation, je ne prétends pas être un grand constitutionnaliste, mais je pense qu’il y a un travail de réflexion à entamer sur le sens de ces actes juridiques ou pseudo-juridiques.

La comparaison qui me vient à l’esprit actuellement pour le vote de ce texte qui ne veut pas avoir de sens, qui va déstabiliser le système social français et faire vivre la population dans l’incertitude, dans l’apparence de la légalité, je pense que cela va beaucoup ressembler, pour les historiens du futur, au vote des pleins pouvoirs à Pétain. Ca n’a pas été oublié puisqu’immédiatement après la guerre les députés qui les ont votés ont été frappés d’inégibilité pendant un certain nombre d’années. Ils avaient une excuse, ça s’est passé pendant la débâcle. Les députés actuels n’ont pas d’excuse. Ils s’apprêtent à commettre un acte contre la sécurité sociale des Français et contre ce qui me semble être la légalité constitutionnelle.


Il faudrait mettre des constitutionnalistes au travail sur la question.


Question Dans votre typologie de la stratification sociale, il y a une catégorie qui a un rôle clé, c’est celle de la petite bourgeoisie cpis, en particulier les enseignants. Vous expliquez que cette petite bourgeoisie représente 20% de la population environ. Ces gens-là ont voté Macron.

Emmanuel TODD : Les agrégés ont voté Macron à 50%. J’ai écrit un live dans les années 90 où je notais que la variable pertinente pour comprendre la structure sociale devenait le niveau éducatif. Selon qu’on avait fait des études supérieures ou pas, on se pense supérieur ou non. Tendanciellement la plupart des sociétés occidentales se dirigeaient vers des structures où il y avait dans les jeunes générations 30% de gens qui ont fait des études supérieures. C’est pas tellement que ces gens se sentent supérieurs, c’est plutôt qu’ils représentaient une masse telle qu’ils pouvaient vivre entre eux. C’est une forme de séparatisme social – ce n’est pas le séparatisme musulman. Il y a eu une époque où cette éducation plus longue correspondait à des avantages économiques. Il y a eu une époque dans les sociétés occidentales où, quand on avait fait des études supérieures, on s’en sortait mieux.


Ce qui est caractéristique de la période actuelle et commun à l’ensemble du monde occidental, et dans un pays comme la France, c’est que les études supérieures ne protègent plus.


Chez les jeunes les études les protègent encore un peu du chômage mais pas de la baisse des revenus et des conditions de travail de plus en plus pénibles. Nous nous trouvons dans une situation de transition assez classique, il y a un problème de retard des mentalités sur l’évolution économique. L’évolution économique c’est une érosion de ce groupe supérieur en termes de revenus, de privilèges, à partir des couches les plus jeunes. Mais sur le plan mental, le sentiment de supériorité reste présent. C’était visible dans le mouvement des gilets jaunes. 70% de l’opinion leur était favorable même au moment les plus durs, quand il y a eu des échauffourées sur les Champs Elysées, des dégradations importantes. Ce soutien révélait une conscience unitaire de la nation contre son groupe dirigeant qui était en cours d’émergence. Mais il y avait une grande difficulté dans certains milieux, en particulier les profs, à se considérer comme appartenant au même groupe et ayant le même langage que les gilets jaunes. Les gilets jaunes ce sont des revenus de 1000€/mois. Je me souviens d’une discussion ahurissante en Bretagne, je souhaitais faire une conférence, et il y avait dans le public des profs, des retraités (comme moi). Ils me disaient : « Nous avons vu les gilets jaunes sur les ronds points mais nous n’avons pas osé aller leur parler, ils sont tellement différents. » On sentait qu’il y avait envers les gilets jaunes un mélange de solidarité sociale et économique, que peut-être ils partagent un destin commun de régression, mais il y avait aussi l’idée d’une différence culturelle non réductible.


La sociologie doit aller à l’inconscient.


Les sondages d’opinion ne peuvent refléter cette réalité car les sondages d’opinion ne reflètent que la partie consciente des choses, et la sociologie doit aller à l’inconscient. Nous sommes actuellement dans une phase d’effondrement de ces clivages. Ce qui est arrivé aux professeurs, qui étaient parmi les plus forts soutiens du macronisme, et qui ne le sont plus d’après les sondages.


Je pense que le corps enseignant est stratégiquement vital dans les évolutions idéologiques.


Les intentions de vote pour Macron se sont terriblement droitisées, déplacées vers les vieux, l’électorat de droite plus traditionnel. Je pense que le corps enseignant est stratégiquement vital dans les évolutions idéologiques. Les enseignants c’est la culture, l’éducation, l’instillation de l’esprit de rébellion dans les élèves, tout cela devrait bouger très vite. Je crains que cela ne bouge pas assez vite pour influencer dramatiquement les résultats des élections de 2022. Mais l’on sent venir un changement. Il y a quelque chose quand même qui me hante dans cette histoire de retraites c’est que, au stade actuel, comme le système de retraites futur n’est pas défini, on peut craindre la suppression des retraites. Ce dont on est sûr c’est que le système des retraites est supprimé. Jusqu’ici on avait un système avec un marché de l’emploi très dur et une retraite assurée. Avec le nouveau système, pour les jeunes, ce sera l’incertitude tout au long de la vie jusqu’à la mort. Je crains que les jeunes, les plus concernés par la loi sur les retraites, considèrent que la retraite, c’est loin. Ce sont les personnes déjà retraitées qui acceptent le mieux le changement du système des retraites et c’est logique, eux savent ce qu’ils touchent comme retraite. Les jeunes seront touchés dans très longtemps. Regardez quel est le comportement de Macron : le plaisir de Macron visiblement est de taper sur les gens qui l’ont soutenu. Il a trahi François Hollande. Il trahit les enseignants. Quand le système de modification des retraites sera voté, dans la patience parce que l’acte sadique se réalisera loin dans le futur, immédiatement il va taper sur les retraités actuels. Les premiers punis par cette loi, ce sera les retraités actuels. Le rapport de Macron aux vieux est très spécifique (rire).

QUESTIONS/REPONSES

Questions de la salle (inaudibles)

Emmanuel TODD : Des copains m’ont envoyé des photos des gilets jaunes avec des citations de mes déclarations. J’étudie le niveau éducatif, je prévois que vers 2030 le niveau éducatif médian va commencer à baisser. Il a déjà commencé à baisser dans les jeunes générations. Je ne suis pas dans le modèle de fragmentation de la société, toutes les évolutions que je vois sont plutôt homogènes, par exemple pour l’éducation le niveau baisse, mais il baisse pour TOUTES les catégories sociales. Le niveau en calcul des enfants de 10 ans de cadres supérieurs est presque aussi nul que celui des enfants d’ouvriers. (…Digressions sur l’éducation)

A cause de l’euro on est dans une société totalement bloquée il n’y a plus de mobilité et chaque groupe social se referme sur lui-même. L’intelligence des gens d’en bas augmente.

Economiquement, l’euro ne marche pas. Mais vous ne pourrez pas intégrer l’ENA si vous dites que l’euro ne marche pas. L’acceptation de l’euro est une condition pour entrer à l’ENA et cela assure la sélection des moins intelligents. On a une augmentation du nombre de crétins diplômés en haut de l’échelle sociale.


Il faut contribuer à une idéologie nouvelle
et j’essaie de le faire.


Nous nous dirigeons vers une période intermédiaire de décomposition, d’anarchie, avec possibilité de coup d’Etat, j’ai déjà parlé du coup d’Etat avec cette loi sur les retraites, donc je suis assez pessimiste. Dans mon livre, je parle des choses concrètes qu’il faudrait faire. Il faut contribuer à une idéologie nouvelle et j’essaie d’y contribuer. Ce dont on a besoin c’est d’organisation. C’est très difficile. Toute une partie du livre porte sur les mentalités, les nouvelles formes d’individualisme, un individu diminué, replié sur lui-même.


Trop de personnes veulent juste s’exprimer plutôt qu’agir.


Le livre se termine sur une incertitude. Je ne sais pas ce qui va se passer. Je pense qu’à la longue avec cette baisse du niveau de vie qui va devenir de plus en plus flagrante, il va en sortir quelque chose. Si les professeurs changent d’attitude et entrent dans la danse, par contre l’organisation peut aller très vite, l’ensemble du corps enseignant, pas seulement quelques intellectuels. Les intellectuels, c’est un monde narcissique. J’ai essayé de réunir des économistes que je ne nommerai pas. C’est très difficile de réunir les gens. Les écologistes sont des Européistes.


Tout programme politique qui ne met pas la nation au centre et la sortie de l’euro, c’est du vent !


Le néo-libéralisme a frappé de plein fouet les Etats-Unis et l’Angleterre. Il a eu des effets désastreux sur de larges parties de la population en termes de baisse du niveau de vie. Aux Etats-Unis ça va plus loin, il y a une baisse de l’espérance de vie pour la population blanche de 45 à 57 ans. Mais pour les Américains et les Anglais qui ont gardé leur monnaie et leur nation, la possibilité d’un changement de cap existe. Trump a fait le diagnostic d’une Amérique qui allait très mal et il a été élu. En France l’euro n’est pas le seul problème, il y a aussi l’incapacité de faire du protectionnisme. L’euro a aggravé ou accéléré la destruction de l’industrie française. Si nous sortons du carcan européen,une histoire nationale redevient possible, on a un avenir, on peut agir, on peut décider. Le rétablissement de l’indépendance nationale est la condition nécessaire à toute action collective réelle et sérieuse, sans cela, c’est du vent, y compris l’écologie.

Les Américains ont l’esprit d’entreprise, les Anglais aussi probablement, les Allemands d’une autre manière, mais en France le développement économique était assez largement piloté par l’Etat. La réalité du système français, c’est les grandes écoles scientifiques qui sont l’une des vraies forces, polytechnique, Centrale,si on arrive à les empêcher de quitter la France ou de se perdre dans la finance, c’est l’une des ressources qui restent à la France et l’action de l’Etat explique pourquoi la France se distingue de pays comme l’Italie ou de l’Angleterre. La France c’est Airbus, Ariane, derrière tout cela il y a l’Etat. Le tissu des PME françaises ne se développe pas suffisamment. La réalité, c’est qu’il n’a jamais existé au même degré qu’ailleurs.

Question (inaudible)

Emmanuel TODD : Macron est tellement impopulaire que l’on risque d’avoir une élection aléatoire où le candidat opposé à Marine le Pen au deuxième tour qu’il soit de droite ou de gauche, Macron ou pas Macron, l’emportera avec très peu de voix d’avance. (Todd parle de Système macrono-lepéniste, de complicité). Si n’importe quel parti avait pour programme : abolir la réforme des retraites, il serait élu. La France est complètement bloquée, mais le monde lui ne l’est pas. Les Américains se voient refuser toutes leurs demandes économiques par l’Allemagne et ne veulent plus d’une Europe dominée par l’Allemagne. Ils pourraient aider la France à quitter l’euro.


Nous avons ajouté les sous-titrages.

Publié sur Des Livres & Nous

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Je suis moins sérieux que j'en ai l'air.

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