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Eric Zemmour, les secrets d’une ambition

 

 

Eric Zemmour, les secrets d’une ambition

Transcription réalisée par Laetizia Graziani, « Des Livres et Nous »

Entretien par Livre Noir

7 juin 2021

Livre noir : Bonjour Eric Zemmour bienvenue sur Livre Noir merci de nous avoir accordé cet entretien exclusif puisque cela fait plusieurs années que vous n’avez pas donné ce type d’interview. Nous allons essayer aujourd’hui de mieux vous connaître, de mieux vous comprendre, puis c’est l’objectif de l’émission de découvrir un peu des nouvelles facettes de votre personnalité. Alors conformément à la tradition de cette émission je vais commencer par une citation, en fait c’est vous qui m’avez fait connaître cette citation de Jacques Bainville qui vous ressemble par certains aspects, écrivain, essayiste, historien et journaliste :

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«  Pourquoi si bien prévoir et pouvoir si médiocrement ? J’ai toujours eu le tort de ne pas viser assez haut, excès de fausse modestie, fausse fierté, méfiance exagérée de soi-même, sentiment d’impuissance. »

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Vous avez utilisé cette citation dans un article du Figaro récemment et certains commentateurs se sont demandé : est-ce qu’il ne fait pas allusion à lui-même. Avaient-ils raison ?

Eric Zemmour : Ils avaient raison au-delà même de ce qu’ils pensaient. Il faut comprendre le contexte, toutes les semaines je fais une chronique sur un livre dans le Figaro et le plus souvent j’en discute avec l’un des rédacteurs en chef du journal et deux fois sur trois c’est lui qui me dit tiens j’ai repéré tel livre, et là en l’occurrence il m’a dit c’est une biographie de Bainville par un de ses spécialistes, Christophe Dickès, le grand spécialiste vivant de Bainville et donc je réponds « avec plaisir » en plus j’ai lu énormément de livres de Bainville. Donc je lis ce livre et à la fin de la biographie je découvre que quelques temps avant sa mort Bainville était très dépité sur son existence et il a dit cette phrase-là, que j’ai découverte dans cette monographie. Alors évidemment vu les pensées qui m’agitent, vu les pensées qui agitent aussi beaucoup de gens qui m’en parlent, vu l’échéance qui nous attend, vu le contexte politique je pense effectivement… –

Bainville que j’admire parce que, entre autres (pas uniquement pour cela) il a dans son livre célèbre Les conséquences politiques de la paix, annoncé dès 1920 tout ce qui allait se passer dans les années 30 et tout ce qui allait nous conduire à la guerre avec Hitler, avec l’Allemagne et à la défaite finale – je me dis évidemment je ne peux pas ne pas m’identifier à cet homme que j’admire et me dire que moi aussi, modestement, j’ai depuis 20 ans annoncé, prophétisé en vain pour l’instant, en annonçant ce qui va arriver. Et j’ai longtemps pensé que cela suffisait, je me suis longtemps dit que la bataille idéologique, la bataille gramscienne – du célèbre Gramsci – la lutte culturelle, c’est déjà faire de la politique. Je continue d’ailleurs de le penser.

Mais en voyant les états d’âme et les regrets de Jacques Bainville qui dit aussi : « J’aurais dû être dans le bureau de Vergennes » – Vergennes était le grand ministre des affaires étrangères en 1917 et à l’époque de la IIIe république ; à l’époque de Bainville c’était le ministre des affaires étrangères qui déterminait la politique étrangère de la France – en effet je ne peux pas ne pas penser à moi dans les mêmes circonstances et me dire que oui alors peut-être qu’il faut passer à l’action parce que la prévision, la prédiction, même la prophétie ne suffisent pas. Evidemment je ne pouvais pas ne pas partager cette réflexion.

Livre noir : On vous entend souvent fustiger l’immigration, parfois même utiliser le terme de grand remplacement, mais vous-même est-ce que vous avez vu la France changer ? Je rappelle que vous avez grandi à Drancy.

Eric Zemmour : Je peux dire que dans l’espace d’une vie j’ai vu, exactement dans les lieux où je suis né, où j’ai grandi, le changement profond de la France. Je peux en témoigner. Je ne suis pas né dans un quartier huppé de Paris qui a été moins touché par le changement de population. Je suis né à Montreuil en banlieue parisienne, j’ai grandi enfant à Drancy toujours en banlieue parisienne, puis dans les années 70 mes parents se sont installés rue Doudeauville dans le 18e arrondissement pas loin de Barbès au métro Château Rouge ; donc en vingt ans j’ai vécu exactement dans des quartiers dont la population a été complètement renouvelée. Quand j’étais enfant il y avait une population française de souche, je me souviens que j’avais des voisins à Drancy qui s’appelaient Martin et Mineau, c’était mes voisins dans le quartier populaire de Drancy. Les noms parlent tout seuls. Je ne parle même pas d’immigrés italiens ou espagnols, qui étaient là aussi. Mais dans mon immeuble il n’y avait des familles françaises depuis mille ans. C’était la France des années 60, pas la France de Louis XIV.

Dans les années 70 je suis allé dans le 18e arrondissement rue Deaudeville à métro Château Rouge à ce moment-là on commençait à voir des immigrés maghrébins, très peu d’Africains. Aujourd’hui vous retournez à Drancy et à Montreuil où je suis né, où mes grands-parents paternels habitaient, et à Château Rouge, il y a des quartiers complètement africanisés c’est-à-dire l’Afrique noire et le Maghreb. Il y a 7 ou 8 ans je suis allé déjeuner chez une amie qui habitait dans le 18e pas loin de la fameuse église Saint Bernard où il y avait eu une occupation par les « sans papiers » comme on disait. Donc je vais déjeuner chez elle et je descends dans la rue Doudeauville où j’ai habité je vais regarder l’immeuble où j’ai habité. Dans tous ces endroits dont je vous parle les immeubles n’ont pas changé, et c’est uniquement la population qui a changé. On a l’impression que le décor est resté le même et que ce n’est plus les mêmes acteurs. Je passe par la rue Léon, la rue Myrha, et je vois trois ou quatre jeunes Maghrébins qui sont sur une voiture et l’un d’eux me reconnaît et me hèle en disant : « Eh Zemmour, qu’est-ce que tu fais là? T’es pas chez toi ici. » Cette interpellation est révélatrice de ce qui s’est passé. J’ai grandi là avant qu’ils naissent, et pour eux, je ne suis pas chez moi. C’est-à-dire qu’il y a des territoires aujourd’hui où un Français qui est né là n’est plus en France.

Tout le monde l’assume en vérité, ceux qui le disent, comme ce jeune homme, et ceux qui le nient, puisque en fait ils le savent très bien mais ne veulent pas le reconnaître. C’est je pense unique dans l’histoire de l’humanité. En l’espace d’une vie – parce que ce que je raconte là s’est passé sur 40 ans, c’est rien, c’est vraiment un instant dans l’histoire de l’humanité, c’est rien du tout, on n’a jamais vu une population changer comme ça aussi vite et aussi profondément je pense dans toute l’histoire de l’humanité. Je pèse mes mots.

Livre noir : Vous avez des prises de position sur la question qui sont courageuses, qui sont fortes, mais qui vous désignent souvent comme une cible pour vos opposants, vos adversaires, je pense bien sûr récemment au rappeur Youssoufa qui a écrit à votre sujet ; « Je mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Eric Zemmour ». Est-ce que vous recevez régulièrement des menaces et est-ce que vous vous sentez menacé, est-ce que vous avez peur ?

Eric Zemmour : Ces « vers » de Youssoufa, puisque c’était dans une chanson de rap, c’est une très vieille histoire ça a 10 ans c’était au temps où j’étais chroniqueur chez Ruquier. Les menaces sont permanentes c’est-à-dire que ma vie a changé depuis une dizaine d’années. J’aime marcher, prendre le métro, je suis quelqu’un qui aime se retrouver seul pour réfléchir, mais je peux de moins en moins le faire, c’est-à-dire que je suis régulièrement interpellé, soit de façon agréable, chaleureuse la plupart du temps ; mais aussi je suis invectivé, insulté évidemment toujours par les mêmes c’est-à-dire soit des jeunes gens issus de l’immigration maghrébine ou africaine, soit de façon plus rare mais qui existe, par des jeunes militants d’extrême gauche, c’est visible à leur allure etc. En général je suis soit invectivé, soit insulté, soi même molesté, j’ai déjà été frappé dans la rue, dans le métro etc.

Vous vous souvenez de l’anecdote qui a été répandue partout parce que mon agresseur s’est filmé. C’était la première fois lors du premier confinement au printemps 2020 et lorsque le président de la république m’a appelé. Mais c’était arrivé très fréquemment avant, depuis des mois c’est arrivé tout le temps, il y a même eu un type qui m’a frappé à vélo, qui m’a laissé d’ailleurs pendant deux minutes sur le carreau. J’avais été protégé après les attentats de Charlie, donc en 2015, et puis la préfecture de police m’avait retiré la protection. Et là depuis octobre 2020 je suis de nouveau sous protection policière, c’est ma vie quotidienne. Je me suis adapté à cela.

Livre noir : On va parler un peu de vous. Vous êtes le fils de Lucette qui était mère au foyer et de Roger Zemmour, ambulancier. Qu’est ce qui a fait dans votre éducation que, grâce à eux, vous êtes devenu Eric Zemmour ? Quelles valeurs vous ont-il transmis ?

Eric Zemmour : C’est assez simple. Je dirais d’abord le culte du travail, de l’école. Chez ma mère le sacré au-dessus du sacré c’était l’école. Il fallait que je sois toujours premier de la classe. Quand j’étais deuxième elle me traitait de Poulidor et elle me battait froid pendant quelques jours. Donc j’ai été élevé de cette façon. Elle me faisait réciter, il fallait que j’apprenne tout par coeur. J’avais de la chance j’avais une très bonne mémoire donc ça la ravissait. Les Fables de la Fontaine, les leçons etc. Cela c’est une première chose. Je dirais les traditions familiales, les réunions familiales. Ce sont des familles qui venaient d’Algérie, donc des familles méditerranéennes qui sont très attachées à la famille, aux traditions, où la religion est imprégnée par les traditions familiales.

Et puis du côté de mon père, l’amour de l’histoire de France, de la littérature, l’admiration éperdue pour les grands écrivains français, pour la langue. Par exemple mon père admirait le général de Gaulle pour la première raison, c’était son français admirable. Ils pouvaient discuter de politique, mais quoiqu’il en soit, le général de Gaulle avait un a priori favorable car il parlait un français extraordinaire. Et pour mon père c’était le signe que cet homme était vraiment supérieur. Donc l’amour de la langue, de la littérature. Il vénèrait Victor Hugo. Mon père avait un calepin sur lequel il inscrivait des citations de grands écrivains français. Et puis évidemment l’amour de la France, de l’histoire de France, l’espèce de vénération pour l’histoire de France et pour la France qui était une espèce de peuple au-dessus d’eux, qui donnait le la à l’humanité. J’ai été élevé comme ça.

Mon grand père parlait français mais il parlait certainement mieux arabe que français. Il avait une orthographe très folklorique, une syntaxe très approximative. Mon père déjà on voit que l’école avait fait son travail parce qu’il avait une orthographe remarquable, il écrivait très bien. Ma mère aussi. Il avait été éduqué en Algérie.

J’ai connu mon arrière-grand-père maternel mais je n’ai pas souvenir de la langue qu’il parlait j’étais trop petit il est mort centenaire. J’ai le souvenir qu’il n’avait pas de numéro de sécurité sociale c’est ça qui m’a frappé quand j’étais petit, il n’avait jamais été malade. Et à part ça il avait fait la guerre de 14. Mes deux arrière grand-pères avaient fait la guerre de 14, l’un dans les Dardanelles parce qu’on envoyait souvent les pieds noirs dans les Dardanelles ; et l’autre à Verdun. L’un et l’autre avaient survécu.

J’avais aussi un grand-oncle qui avait survécu à Verdun. Alors lui avait abusé de la gnôle. Il buvait. J’ai grandi dans les années 60. Quand j’étais enfant j’étais déjà fou d’histoire, de politique, ça me passionnait. A la table familiale il racontait la guerre de 14, la guerre de 40, la guerre d’Algérie. Toute cette génération avait plongé dans l’histoire comme peu de générations l’avaient fait, ils avaient tout connu. Et donc évidemment j’ouvrais grand les oreilles et j’adorais rester à la table des adultes et pas aller jouer avec les enfants parce que c’était passionnant.

Livre noir : Vos parents étaient-ils nostalgiques de l’Algérie perdue, de ce paradis abandonné ?

Eric Zemmour : Je sais qu’il y a beaucoup d’enfants de pieds noirs qui vous diraient oui mais moi je vous dis non. J’ai vécu au milieu de gens qui n’étaient absolument pas nostalgiques de l’Algérie. J’ai même entendu mon grand-père dire « je bénis le général de Gaulle de nous avoir obligés à partir ». Il faut bien comprendre ce qui se passait en Algérie. La plupart des gens étaient très pauvres. La plupart des pieds noirs étaient très pauvres. En plus nous on était dans une situation ambivalente c’est-à-dire qu’on n’était pas pieds noirs au départ. On fait souvent la confusion. Les pieds noirs sont des gens qui ont colonisé l’Algérie, qui sont venus de France. Nous on était là, on a été colonisés par la France. On était là, on était des juifs berbères qui habitaient là depuis depuis mille ans. D’ailleurs nous avons été nous-mêmes colonisés par les Arabes. La colonisation française n’était pas la première colonisation, loin de là.

L’Algérie a toujours été colonisée. Et d’abord l’Algérie ne s’appelait pas l’Algérie puisque c’est la France qui l’a nommée l’Algérie, c’est la France qui a défini ses frontières, c’est la France qui l’a inventée. Avant c’était une terre colonisée et dont le colonisateur, qu’il soit espagnol, ottoman, arabe, ne s’occupait pas du tout. Il n’y a que la France qui a construit des hôpitaux, des routes, des chemins de fer, des ponts etc. Pour moi la colonisation a été une bénédiction. Je dis toujours que je bénis la France de nous avoir colonisés. Quand le général de Gaulle a donné l’indépendance à l’Algérie, ma famille était très pauvre – mon grand père paternel était cordonnier, il avait neuf enfants. Ca faisait beaucoup rire mes enfants quand mon père leur racontait qu’ils partageaient une orange pour quatre. Imaginez la tête de mes enfants dans les années 2000, ils riaient de leur grand père, ils se moquaient beaucoup. Moi j’étais entre les deux, j’ai entendu ces récits-là et j’ai connu les débuts de la société de consommation dans les années 60. Je n’ai jamais vécu cette misère-là.

Et pour mes parents ça a été une bénédiction de venir en France, ils ont pu travailler sérieusement, ils ont pu nourrir leurs enfants, ils ont pu progresser dans la société. Mon père vous avez dit qu’il était ambulancier, mais il avait dix ambulances. Quand il était jeune il était préparateur en pharmacie. Puis comme il ne gagnait pas assez, parce qu’il avait deux enfants, il a pris une ambulance, il a pris deux ambulances, il a prix dix ambulances en quelques années. C’était ça la France des années 60 pour quelqu’un dont le père n’arrivait pas à faire vivre neuf enfants et qui était un modeste cordonnier. C’était extraordinaire. Je comprends qu’il bénisse la France et qu’il n’était pas mécontent d’avoir quitté l’Algérie. Ca a été une félicité pour eux, ils sont arrivés en France dans une époque extraordinaire, dans un pays magnifique où ils ont pris toute leur part, où on les a laissé travailler comme ils voulaient, où on les a récompensés, où leurs enfants étaient à l’école. Pour mon grand-père quand j’ai été diplômé de l’Institut d’études politiques – je pense qu’il ne savait pas très bien ce que c’était – je m’en souviens très bien puisqu’il est mort quelques mois après, il a descendu pour fêter ça une bouteille de champagne à lui tout seul et personne n’a pu lui prendre sa bouteille de champagne. Pour lui c’était quelque chose de mythique.

C’est ce que j’ai lu dans Camus vous savez dans Le Premier homme, c’est son premier roman autobiographique et sublime, j’ai retrouvé exactement tout ce que j’avais vécu, exactement la même histoire, l’Algérie, la pauvreté, l’école, la littérature française et la réussite scolaire parce que l’école française était extraordinaire et qu’elle permettait à tous les enfants travailleurs et méritants de monter très très vite. Et cela en deux générations. Quand on nous dit aujourd’hui qu’il faut cinq générations, ce n’est pas vrai. J’en porte témoignage.

Livre noir : J’ai découvert que Zemmour en berbère signifiait olivier. Est-ce que vous êtes un homme de paix Eric Zemmour ?

Eric Zemmour : Oui ça signifie olivier en berbère, c’est un olivier très particulier qui a une base très large et vit très vieux. Je suis profondément un homme de paix je le pense vraiment ce n’est pas par antiphrase. Mais je suis un homme de paix au sens évidemment de la vieille devise « si tu veux la paix prépare la guerre » c’est-à-dire que c’est le pacifisme qui prépare la guerre. Et c’est la défense farouche de son identité, de sa terre, de son pays, de son histoire, qui permet la paix. La paix dans l’honneur. On connaît tous cela. On ne devrait même plus poser la question. Je comprends qu’après 14-18 les Français soient devenus pacifistes car ils avaient connu la pire boucherie de l’histoire, et donc on peut comprendre les erreurs qu’ils ont commises dans les années 20, dans les années 30. On peut comprendre tout le courant pacifiste brillant, on peut même comprendre Céline, on comprend pourquoi ils ont refusé de se battre encore une fois contre les Allemands. C’était une erreur mais on peut la comprendre.

Mais les gens qui sont pacifistes aujourd’hui ce sont les gens qui ne veulent pas voir la réalité, la réalité du grand remplacement, la réalité de ce que j’appelle la colonisation islamique. Ceux-là n’ont aucune excuse, ils n’ont pas l’excuse de 14 et donc ces gens-là sont des pacifistes qui confondent la soumission avec la paix. C’est moi qui défends le mieux la paix parce qu’on n’aura pas la paix si l’on se soumet, au contraire on aura la guerre et on aura une guerre terrible et moi je fais tout pour éviter à nos enfants cette guerre qui s’annonce et qui a déjà commencé.

Livre noir : Vous me faites penser à la figure de l’honnête homme du XVIIe siècle, lucide et désespéré, mais toujours avec une espèce d’énergie joyeuse telle que vous pouvez dire les choses les plus angoissantes mais on ne vous sent pas abattu. Et je me demandais : est-ce qu’il vous arrive d’être triste ? Et dans ces cas-là, que faites-vous ?

Eric Zemmour : Je pourrais vous citer la fameuse phrase de Montesquieu qui disait :

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« Il n’y a pas une heure de tristesse qu’un livre n’ait pas effacée ou dissipée ».

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J’ai ça, j’ai ce moyen là. En effet vous avez raison je suis un désespéré combatif. C’est la fameuse phrase de Bernanos qui dit :

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« L’optimisme est une lâcheté alors que le pessimisme surmonté doit être notre comportement. »

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Je suis pessimiste. Je pense en effet que les lois démographiques sont des lois d’airain et qu’elles s’imposent de plus en plus à nous et qu’il nous faut absolument réagir. Il nous faut absolument résister, sinon nous allons à la catastrophe. Et je pense que la politique c’est ça. Je pense que la politique c’est pouvoir prédire précisément – cela nous ramène à notre discussion sur ma ville – prévoir l’avenir, le tragique de l’avenir, pour pouvoir l’éviter. Si on ne peut pas, si on ne veut pas voir ce qui va nous arriver et si l’on ne veut pas voir le tragique de ce qui va nous arriver, alors on ne prévoit pas et on ne prend pas les mesures nécessaires pour l’éviter. Et c’est exactement ce qui est en train de nous arriver. C’est exactement là où nous emmènent toute la classe politique et tous nos dirigeants depuis 40 ans.

Livre noir : Vous êtes de confession juive. Est ce que vous êtes très pratiquant ?

Eric Zemmour : Je suis très modérément pratiquant. J’ai été élevé dans les traditions. Pour moi la religion est reliée à une tradition familiale. J’aime tout ce qui a trait à la famille, tout ce qui a trait aux retrouvailles familiales. Mon grand-père lui était très pratiquant, il connaissait très bien la Torah, les enseignements de la loi juive, et il pratiquait très strictement. Petit à petit on a édulcoré la pratique mais c’est assez logique je pense que ce sont les conséquences de la francisation. C’est-à-dire que si on avance dans l’étude des religions c’est assez simple. Il y a la religion juive qui est une orthopraxie, c’est-à-dire que c’est une religion qui repose sur la pratique très stricte de commandements très définis et qui définissent toute votre vie. Vous devez manger ceci, ne pas manger cela. Il y a 613 commandements.

Livre noir : Et moins pour les femmes.

Eric Zemmour : Non. Les femmes sont considérées comme représentantes, elles perpétuent la tradition puisque dans la structure traditionnelle familiale, ce sont elles qui tiennent la famille. J’ai toujours pensé que la religion juive est d’abord une religion pour préserver la famille. Vous voyez le rôle absolument décisif et fondamental qu’on alloue aux femmes.

Qu’est ce que le catholicisme, le christianisme ? Il part de la base du judaïsme et il l’édulcore, il réduit les considérations pratiques pour mettre le projecteur sur l’amour et sur la foi. C’est-à-dire qu’on part de la loi avec un l majuscule et on va petit à petit vers la foi. Et l’amour subvertit la loi. C’est une vraie dialectique d’ailleurs très intéressante entre les deux religions qui a donné la modernité. C’est la fameuse réflexion de saint Paul à qui on demande : « Est-ce que les nouveaux chrétiens doivent se circoncire » et qui répond : « Non c’est la circoncision du coeur ». Pour moi le christianisme par rapport au judaïsme c’est ça.

Et donc évidemment quand on est en France, quand on vit en France, on christianise (c’est un néologisme) sa pratique religieuse c’est-à-dire que l’on s’arrache à une pratique très stricte et très rigoriste pour atténuer, pour alléger le poids de cette pratique. C’est la logique assimilationniste. Cela ne signifie pas qu’on se renie, cela ne signifie pas que l’on est apostat, cela ne veut pas dire qu’on renonce à sa religion ni même qu’on se convertit – on peut se convertir mais c’est une autre démarche – je pense que c’est la logique de la France et du christianisme et je pense que j’ai vécu cette évolution-là et en plus dans une époque où contrairement à aujourd’hui je suis la dernière génération qui a vécu l’assimilation telle qu’on la vivait en France pendant des siècles, en particulier pendant le XIXe siècle.

Voici un exemple : dans mon enfance un juif, même très pratiquant, ne sortait pas avec une calotte sur la tête. D’ailleurs on disait calotte et non pas kippa, ça amuse beaucoup mes enfants. On employait le mot français. Même mon grand-père, qui était très religieux, portait une casquette. Il aurait considéré cela comme une provocation inutile d’afficher sa religion dans l’espace public. C’est de cette façon que nous avons été élevés. C’était cela le contexte de ce qu’on appelait l’assimilation.

Livre Noir : C’était davantage lié au respect de la laïcité qui était récente, qui avait été imposée dans des conditions assez difficiles, ou c’était le respect de l’identité française.

Eric Zemmour : C’est les deux. On ne veut pas le voir aujourd’hui mais la laïcité avait une règle et elle avait un esprit. La règle, on la connaît, c’est la liberté religieuse et la neutralité de l’Etat. Mais l’esprit c’est la neutralité des gens, qu’on le veuille ou non. On ne veut plus le voir aujourd’hui. C’est la discrétion, le devoir de discrétion : dans l’espace public on ne fait pas état de sa religion. Pour une raison simple que tous les démocrates peuvent comprendre : le débat rationnel ne peut plus être rationnel si on met dieu dedans. C’est simple à comprendre. Si à partir d’un moment l’argument ultime c’est « dieu l’a dit », la discussion est close. C’est donc pour cela qu’on ne doit pas mettre dieu dans l’espace public.

Premièrement c’est par respect de la laïcité telle qu’elle était comprise à l’époque par tout le monde. Parce qu’il y a eu un travail de déconstruction depuis les années 80 que j’ai bien observé, que j’ai vécu, parce qu’évidemment il s’opposait à ce qu’on m’avait appris dans mon enfance. Tous les théoriciens modernes de la laïcité, tous les Bodelot et compagnie nous ont expliqué que la laïcité, ce n’était que la liberté religieuse. Mais c’est faux. Ces gens-là ont éclairé uniquement le texte. Parce que Brione (?) n’avait pas besoin de le rajouter, il y avait le reste.

Et c’était aussi le respect de l’identité française. La France était chrétienne et d’ailleurs mes parents adoraient la beauté des églises. Au XIXe siècle quand on construisait des synagogues, c’était derrière des façades d’immeubles. Pourquoi ? Parce que le paysage devait être uniquement composé d’églises. C’était une règle imposée par Napoléon III qui était pourtant ô combien philosémite, imposé par la IIIe république etc. Ce n’était pas une règle vichyste loin de là. Règle que les juifs évidemment respectaient à la lettre. C’est tout un cadre, c’est ça la conception de la laïcité française. C’est au-delà de l’article 1 et de l’article 2 de la loi de 1905.

Livre noir : Le premier changement de ce point de vue architectural c’est peut-être la mosquée de Paris construite en 1920. Elle s’assume pleinement avec un style oriental.

Eric Zemmour : Ce n’est pas le style, c’est le fait de ne pas être construire derrière une façade d’immeuble. Cela, c’est très choquant.

Livre noir : L’islam est également une orthopraxie. Pourquoi l’islam a-t-il plus de mal aujourd’hui à s’assimiler ? Est-ce que c’est dû à l’influence du wahabisme sur l’islam dans les années 70-80 ou est-ce que c’est lié à quelque chose d’autre, de plus fondamental ?

Eric Zemmour : Le salafisme, le wahhabisme c’est le retour à l’islam des origines. « Salaf » signifie ancêtre. Il faut arrêter de nous faire croire qu’il y a un islam qui n’était pas le salafisme. Il peut y avoir des musulmans qui ne sont pas salafistes bien sûr. Mais l’islam c’est le salafisme. C’est l’islam des origines. Cela c’est un premier point.

Deuxièmement vous posez une question historique. C’est-à-dire qu’il y a plusieurs raisons. La première raison est que le judaïsme a vécu depuis deux mille ans en terre européenne et qu’il a toujours été une minorité qui a dû composer avec la majorité qui était chrétienne et qui était inspirée de culture grecque. Le judaïsme lui-même a été fécondé par la culture grecque. C’est la grande rivalité intellectuelle dans l’antiquité romaine entre la philosophie grecque et la religion juive. Et c’est d’ailleurs toute la théorie d’Alan Bloom, de Leo Strauss. Tous ces grands intellectuels universitaires américains expliquent très bien comment l’Occident c’est le lien, la rencontre entre le judaïsme et la philosophie grecque ; entre la philosophie qui domine la religion – c’est Athènes – et la religion qui domine la philosophie – c’est Jérusalem. Et cette rencontre-là, qui n’est pas sans affrontement, cette rencontre-là donne l’Occident et donne le christianisme.

Livre noir : Et Rome?

Eric Zemmour : Rome c’est la synthèse de tout cela, la première Rome, la Rome antique et la Rome chrétienne évidemment. Tout cela est connu. L’islam est un judaïsme qui n’aurait pas accepté d’aller au bout de la fréquentation grecque. Il y a le formidable livre de Gougenheim sur ce sujet, Aristote au mont Saint-Michel, qui explique très bien comment l’islam du Moyen-Age accepte l’héritage grec quand il s’agit de médecine, et le refuse quand il s’agit de philosophie. Tout simplement parce que l’islam ne veut pas que la philosophie prenne le pas sur la pratique religieuse et ne veut pas accepter l’interprétation. Alors que les juifs qui ont perdu leurs terres, qui ont été chassés par les Romains, par Hadrien qui a détruit Jérusalem, sont obligés selon moi de réinventer une autre religion qui s’accroche uniquement au texte et à l’interprétation du texte.

Au départ l’islam est un judaïsme retrouvé après la grande transgression chrétienne de l’incarnation et de l’amour. C’est ce qu’explique Marcel Gauchet dans son livre Le Désenchantement du monde mais avec une différence déjà. C’est que 1) il n’y a pas de prosélytisme et 2) il y a droit à l’interprétation et 3) l’islam est chassé de l’Occident, à part l’Espagne qu’ils vont conquérir et coloniser pendant sept siècles. Donc il y a une histoire différente.

Ce qui s’est passé Algérie c’était avant le salafisme, c’était avant tout cela. C’est mon histoire. Les Français sont arrivés en 1830-1840. Les familles juives mettaient leurs enfants à l’école française, y compris les filles. Pas les musulmans. En 1865 Napoléon III a proposé aux juifs et aux musulmans – on ne le dit jamais – un senatus consulte, c’est comme ça qu’on disait, qui permettait à tout individu qui acceptait d’abandonner son statut personnel – j’expliquerai ce qu’était le statut personnel – de devenir citoyen français, juifs et musulmans à égalité. Il y a eu quelques milliers de juifs qui l’ont fait – il faut dire qu’ils étaient très peu nombreux les jeunes Algériens à l’époque – et quasiment aucun musulman.

En 1870 les juifs d’Algérie ont obtenu le décret Crémieux qui leur donnait la citoyenneté française en échange de l’abandon du statut personnel. Les musulmans ne l’ont pas eu parce qu’ils le refusaient, alors que les juifs d’Algérie l’ont accepté. Certains, et en particulier les rabbins, ne le voulaient pas, je vais vous expliquer pourquoi. Et c’est la pression d’une partie des juifs d’Algérie et aussi des juifs de France, le consistoire qui avait été installé par Napoléon qui les poussent à accepter. Les musulmans ont refusé.

Qu’est-ce que ce statut personnel ? On est au coeur du sujet. Le statut personnel c’est le fait pour les juifs comme pour les musulmans puisque ce sont deux orthopraxies, d’être régentés par leur droit religieux, puisque l’islam comme le judaïsme sont d’abord une Loi avec un l majuscule, un droit civil, le mariage, l’héritage, la vie quoi. Abandonner le statut personnel veut dire que la loi avec un l majuscule ne régit plus votre vie de tous les jours et que vous vous soumettez au code civil français en l’occurrence napoléonien. C’est cela que les juifs ont accepté, c’est cela que les musulmans ont refusé.

Après la guerre de 14 la France va de nouveau le proposer aux musulmans . Ils vont de nouveau le refuser. Donc quand on dit aujourd’hui à la suite de la propagande du FLN et de la propagande de l’extrême gauche que les juifs ont eu un sort privilégié par rapport aux musulmans en Algérie, c’est faux. Ils ont eu un sort privilégié car ils ont accepté de renoncer à leur statut personnel. Ce n’est pas pour une autre raison. Et donc après les fameux accords Blum-Violette en 1936 il y a eu déjà un renoncement de la république. Parce que le rapport Blum-Violette accordait la citoyenneté française aux musulmans d’Algérie même s’ils ne renonçaient pas à leur statut personnel. Et c’est pour cela que les pieds noirs ont protesté et ont obtenu l’abolition de ce projet de loi français socialiste. C’est cela toute l’histoire – qu’on ne raconte jamais.

Et donc aujourd’hui quand vous avez les fameux sondages qui demandent « est-ce que vous pensez que la charia est supérieure aux lois de la république ? » et qu’une majorité de jeunes musulmans répond oui, les chrétiens, les chrétiens sincères croient que cela veut dire : « la loi naturelle est au-dessus de la loi de la république ». Les chrétiens s’identifient à cela. Ils comprennent cela comme signifiant qu’il y a des lois au-dessus de la loi de la république, la loi de la vie etc. Mais ils se méprennent. Ils pensent, comme dit Rémi Brague, que l’islam est un christianisme pour les Arabes. C’est une naïveté. Il ne s’agit pas de la loi naturelle. Il s’agit de la loi avec un l majuscule, la loi droit, la loi code juridique, la loi code civil, c’est ce que cela veut dire. Cela ne veut pas dire du tout la même chose. Les chrétiens se leurrent, ou veulent se leurrer, ou se leurrent par ignorance.

Il faut comprendre cela, et c’est le vrai problème que pose l’islam aujourd’hui, que posait le judaïsme depuis toujours, qui a été réglé par Napoléon 1er en 1806. Napoléon leur a dit : c’est très simple – on était sous le régime du concordat, pas pour la loi de la laïcité – il leur a dit « vous avez des règles, il faut y renoncer si elles contreviennent à mon code civil ». C’est cela la discussion de Napoléon avec le fameux Sanhédrin et les autorités juives. Il ne leur a pas laissé le choix. Dans le Talmud il est écrit qu’on peut par exemple sauver la vie d’un juif, mais pas d’un non juif, parce que c’est un samedi etc. Et Napoléon leur a dit : à partir de maintenant vos compatriotes non-juifs sont vos frères, et Paris c’est Jérusalem. Et le Sanhédrin a dit oui.

Et on a le même problème aujourd’hui avec l’islam, qui écrit noir sur blanc qu’il y a une triple inégalité :

– entre les musulmans et les non-musulmans ;

– entre les hommes libres et les esclaves ;

– entre les hommes et les femmes.

On met toujours en avant cette inégalité entre les hommes et les femmes qui est évidemment importante mais sans doute la plus importante c’est entre les musulmans et les non-musulmans. C’est-à-dire qu’ils ne considèrent pas les Français comme leurs frères. En revanche, ils considèrent les non-Français musulmans comme leurs frères. C’est ce qui est écrit dans le coran. Il faut poser cette question aux musulmans français : qui sont vos frères ? Le problème est que s’ils répondent « nos frères sont les Français non-musulmans », ils contreviennent au coran. Alors que vont-ils choisir ? Je pense qu’il faut les obliger à choisir. C’est toute la dialectique et c’est la dialectique des juifs et les juifs ont répondu à Napoléon : « oui, les Français non-juifs sont nos frères à partir de maintenant ». C’est fondamental.

Livre noir : Que pensez-vous du propos de Patrick Buisson récemment : « Est-ce que vous préférez une lolita en string ou une femme voilée ? » Est-ce qu’il ne se leurre pas lui aussi à sa manière ?

Eric Zemmour : Il est exactement le coeur de ce que je viens de dire. A Patrick Buisson je réponds en lui expliquant ce que je viens de vous expliquer. Je pense qu’il se trompe volontairement ou involontairement. Il ne comprend pas ce qu’est l’islam. L’islam n’est pas un christianisme pour les Arabes. Et la lolita en string est simplement mal élevée et il faut l’éduquer mieux. Il faut lui apprendre les règles. C’est à sa mère de lui apprendre les règles de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, de la réserve, de la bonne éducation. Ca se faisait avant en France naturellement, quelle que soit la classe sociale. La femme au voile est tout aussi respectable en tant qu’être humain mais qu’est ce que cela signifie la femme voilée ? Cela signifie que l’islam s’impose en France. Une femme voilée est une mosquée ambulante. Une femme voilée cela signifie : « La France devient un pays islamique et je l’assume dans la rue. J’islamise votre paysage urbain. » C’est ce que ça veut dire. Ca n’a rien à voir avec une lolita et encore une fois, contrairement à ce que croit Buisson, ça n’a rien à voir avec la dignité. Ce n’est pas une bonne soeur. Ca n’a rien à voir. Ca veut dire : « Mon identité musulmane est supérieure à toutes les autres ». Ca veut dire : « Vous les Français, et les Françaises qui n’êtes pas voilées, vous n’êtes pas mes soeurs. » Et ça veut dire tout simplement : « Ma loi musulmane s’impose en France. »

Mais c’est tout à fait légitime, puisque pour le coran, le monde est partagé en deux : il y a le Dar al-Islam et le Dar al-Harb. Cela veut dire le monde de la guerre. Au monde de la guerre on fait la guerre parce qu’il est infidèle pour qu’il devienne le monde de l’islam. Et qu’il reçoive la paix puisqu’il se soumettra . Islam vient de soumission, Salam signifie la paix. Pourquoi ont-ils la même origine ? Il faut bien comprendre que l’on aura la paix si on se soumet à l’islam. Mahomet le dit : si vous vous soumettez vous aurez la paix.

Livre noir : Vous dites parfois que vous avez été élevé par des femmes et qu’elles vous ont, je cite, « appris à être un homme » Qu’est ce que c’est être un homme Eric Zemmour ?

Eric Zemmour : Bonne question qui est aujourd’hui politiquement incorrecte. Parce qu’aujourd’hui on nous explique qu’être un homme soit ça n’existe pas, soit c’est nuisible. Moi je suis resté à des choses simples. Quand j’étais enfant les cousins de ma mère me racontaient qu’en Algérie ils se battaient pour protéger ma mère quand elle était en danger, parce que paraît-il elle était très jolie et était l’objet d’attaques, de mini-agressions. Pour moi être un homme c’est d’abord cela. J’ai été élevé ainsi. Il y a aussi le mythe français de la chevalerie, de l’amour courtois, le seigneur au pied de sa dulcinée qui se bat pour elle, qui porte l’étendard. J’ai toujours été fasciné par cela. Pour moi, être un homme, c’est tout cela.

Aujourd’hui on a un vrai problème, c’est qu’on a une idéologie féministe qui ne défend pas les femmes, qui ne défend même pas l’égalité, qui défend l’indifférenciation. Et quand on se bat contre l’indifférenciation, c’est-à-dire que l’ont veut simplement dire qu’un homme est un homme et une femme une femme avec des qualités et des défauts – chacun nuance cela évidemment à sa façon – on nous fait passer pour un misogyne, un affreux macho, un affreux réac. Je n’ai pas l’impression que ce soit le cas et au contraire je pense que la plupart des femmes pensent la même chose.

Livre noir : Imaginez que je sois une femme et que je vous dise : « Eric Zemmour, je ne peux plus vous regarder dans vos émissions parce que vous êtes un misogyne. » Que me diriez-vous pour me rassurer ?

Eric Zemmour : Je ne tiens pas à vous rassurer, je dirais simplement qu’être misogyne c’est ne pas aimer les femmes. Je ne vois pas ce qui ferait dire que je suis misogyne. Il y a des misogynes flamboyants. Jacques Brel était un misogyne flamboyant. Ca fait partie d’un folklore – ou d’une souffrance. Ce n’est pas mon cas. Je n’ai absolument rien contre les femmes, mon seul adversaire est ce féminisme indifférentialiste. Et je pense que ce féminisme-là est absolument criminel, dangereux et totalitaire. Et maintenant il ne faut pas se voiler la face, même si les militantes féministes professionnelles passent leur temps à se voiler la face sans mauvais jeu de mots.

Qu’est-ce qui met en danger aujourd’hui les femmes ? Quelle est la religion qui les voile ? qui les enferme ? qui leur interdit de porter des robes ? Quels sont les gens qui insultent des jeunes femmes qui sont en robe ? Quels sont les gens qui crachent par terre quand une femme porte une jupe trop courte ? Et je ne parle même pas des agressions, des insultes, des viols etc. Aujourd’hui l’homme qui défend le mieux et qui protège le mieux les femmes et qui est le moins misogyne du monde est celui qui justement se bat contre l’immigration qui nous vient du sud de la Méditerranée, d’une civilisation qui enferme les femmes. Je vous ai dit tout à l’heure qu’il y a une triple inégalité à l’origine de l’islam, qui définit l’islam. Une de ces trois inégalités est entre les hommes et les femmes. C’est le contraire du christianisme. C’est le contraire de la phrase de Saint Paul :

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« Il n’y aura plus de juifs, il n’y aura plus de Grecs, il n’y aura plus d’hommes, il n’y aura plus de femmes, il n’y aura plus d’hommes libres, il n’y aura plus d’esclaves, car tous seront rassemblés en Jésus-Christ. »

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C’est la phrase de saint Paul qui est l’antithèse de l’islam. L’islam dit exactement le contraire. C’est notre civilisation et ce n’est pas pour rien qu’il y a cette promotion des femmes dès le Moyen-Age, dans les couvents, je ne vais pas refaire Régine Pernoud, mais l’historienne a raison sur ce sujet. Il n’y a pas besoin d’être féministe pour le dire. C’est simplement une différence de civilisation. Moi je sais à quelle civilisation j’appartiens. Je sais que mes ancêtres venaient d’une civilisation où c’était différent. Donc je sais d’où je viens et je sais où je vais. Mais cela ne signifie pas qu’on soit obligé pour cela de se soumettre à tous les délires féministes.

C’est un autre paradoxe, toutes ces militantes qui voient dans tout homme blanc, hétérosexuel de plus de 50 ans un violeur en puissance, la fameuse culture de viol. Alors que pour l’agresseur ou le violeur maghrébin ou africain, elles ont les yeux de Chimène. Caroline de Haas dit qu’il faut élargir les trottoirs. D’autres traitent de racistes tous ceux qui se plaignent de ces agressions et qui désignent les agresseurs. Aujourd’hui dans toute l’Europe, il n’y a pas qu’en France, en Allemagne, en Suède, dans tous les pays qui ont accueilli par millions des migrants, le nombre de viols de jeunes femmes blanches a explosé. Tout le monde le sait. Il y a des pays où les statistiques sont édifiantes.

Aujourd’hui le premier danger pour les femmes n’est pas une controverse philosophique et idéologique sur ce qu’est le féminisme. Aujourd’hui le premier danger pour les femmes, c’est pour leur vie, pour leur intégrité physique, et l’on sait d’où vient le danger. Je suis le contraire d’un misogyne puisque je défends l’intégrité de nos femmes, des femmes de notre civilisation, à rester en vie tout simplement. Je ne vois pas quel est le meilleur défenseur que moi.

Livre noir : Est-ce qu’il y a des sujets sur lesquels vous avez changé d’avis ces dernières années ? Et si oui lesquels ? en découvrant un auteur ou simplement percuté par la réalité .

Eric Zemmour : Il y a des sujets sur lesquels je change d’avis ou sur lesquels en tout cas j’hésite, où je réfléchis, où j’essaye de tester d’autres idées, d’essayer de me provoquer moi-même. Il y a quelques semaines par exemple j’ai beaucoup choqué des gens en disant que je m’interrogeais sur la légalisation du cannabis. Parce que quand une situation ne me satisfait pas, j’essaye d’aller plus loin, au-delà de mes propres réflexes et mes propres pensées. Cela ne signifie pas que je change d’avis mais que j’essaie de réfléchir.

Claude Verlinde, la Révolution française.

Il y a des auteurs qui me font changer d’avis. Par exemple ma vision de la révolution française a radicalement changé depuis que j’ai lu Les Origines de la France contemporaine de Taine. Je ne vois plus la révolution française de la même façon. Je l’ai longtemps regardée à la manière de Furet, je suis un enfant de Furet, des années 80 c’est ma jeunesse et donc en gros c’est le distinguo entre 1789 et 1793, ce distinguo me satisfaisait comme beaucoup de lecteurs. Depuis que j’ai lu Taine, je ne le vois plus du tout de la même manière. Je pense en effet que 1793 commence comme il le dit le 14 juillet 1789, que la Terreur commence le 14 juillet 1789 et ça change tout.

Je pense en effet avec Taine et avec Tocqueville que la révolution française a continué le travail de la monarchie, de centralisation, d’élimination des corps intermédiaires etc. J’ai une vision beaucoup plus conservatrice – voyez Burke, Taine et d’autres – qu’une vision progressiste de la révolution française. Et c’est important parce que la révolution française non seulement est un événement évidemment majeur dans l’histoire de France, mais depuis deux siècles on passe notre temps à refaire la révolution française. Donc chaque génération doit se positionner par rapport à la révolution française. Et évidemment je le fais. Et je l’ai fait à 20 ans. Et je ne le ferais pas de la même façon aujourd’hui.

Sur la question de l’immigration et de l’islam, j’ai longtemps pensé qu’il n’y avait aucune raison que l’immigration musulmane ne s’assimile pas à la France comme les immigrations précédentes. J’ai pensé cela. Pour vous dire que ce n’est pas une question ethnique ou raciale si j’ose dire. C’est qu’après tout je venais de la même région qu’eux, mes ancêtres les avaient côtoyés. Mes ancêtres parlaient arabe avec eux ou berbère. Donc je me disais que le travail qu’ont fait mes parents et que j’ai fait, il n’y a aucune raison, tout le monde peut le faire.

J’ai basculé en 1989 avec la polémique du voile de Creil, les quatre jeunes filles qui se sont voilées. Là j’ai compris tout l’importance du voile. J’ai compris qu’on pouvait faire dans un sens le chemin de l’assimilation, mais qu’on pouvait le faire aussi dans l’autre sens. C’est ce que le général de Gaulle appelait la francisation ou la défrancisation. Là il y avait le point de départ de la défrancisation. Et depuis nous n’avons cessé de le parcourir à grandes enjambées.

Livre noir : Cela fait une trentaine d’années que vous suivez la classe politique, que vous la connaissez, la fréquentez. Et donc vous connaissez ces gens qui ont dirigé la France.

Eric Zemmour : Très bien.

Livre noir : Comment a évolué cette classe politique ? Que pourriez-vous en dire avec le recul que vous avez ?

Eric Zemmour : J’ai connu la fin des gaullistes historiques. Quand je suivais une réunion du RPR il y avait encore Maurice Couve de Murville, Michel Debré, Alain Peyrefitte, il y avait encore ces gens-là, qui avaient côtoyé le général de Gaulle. Ce n’était pas un mythe. Je m’en souviens très bien. J’ai connu aussi évidemment Valéry Giscard d’Estaing très bien aussi car le premier parti que j’ai suivi quand j’étais au Quotidien de Paris comme journaliste politique était l’UDF. Giscard d’Estaing à partir de 1988 reprend l’UDF et donc j’ai très bien connu Giscard d’Estaing, je l’ai côtoyé, comme j’ai très bien connu Jacques Chirac. J’assistais aux réunions de l’UDF avec Raymond Barre, François Léotard, Alain Madelin. Il y avait les réunions du RPR avec Pierre Mazeaud. J’ai aussi très bien connu Chaban-Delmas à Bordeaux etc.

Je dirais deux choses très différentes et par rapport à la génération d’aujourd’hui j’ai très bien connu Nicolas Sarkozy je l’ai connu vraiment on était de jeunes hommes tous les deux, je l’ai vu sauter de joie dans la rue quand il avait appris le premier sondage qui donnait la victoire de la droite en 1993, parce qu’il était sûr d’être ministre puisque Edouard Balladur serait nommé premier ministre.

La différence, c’est très simple, première chose : la connaissance intime de l’histoire. Ces gens avaient connu la guerre, la seconde guerre mondiale. Mitterrand est né pendant la première guerre mondiale. Ces gens avaient connu la guerre d’Algérie, donc ils savaient que, selon la formule célèbre de Raymond Aron pour Giscard, ils savaient que l’histoire était tragique. J’en parlerai un autre jour, je pense que Raymond Aron se trompait. Giscard savait que l’histoire était tragique, mais il pensait qu’elle ne le serait plus, ce qui est une nuance – mais c’est une autre discussion. Cela c’est la première chose.

Evidemment vous voyez bien qu’à partir de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron, ils ont en commun de ne rien connaître de l’histoire ni dans les livres ni dans leur chair.

Deuxièmement, la culture. Je peux vous dire que quand on discutait avec Giscard ou avec Peyrefitte ou même avec Balladur, des gens comme ça, donc pas la génération gaulliste, il fallait connaître certains livres, il fallait connaître l’histoire de France. Ils la connaissaient sur le bout des doigts, ils avaient lu des livres, ils savaient ce qu’est la littérature. On s’est moqué de Giscard qui admirait Maupassant et qui voulait écrire des romans, c’est vrai qu’il était un peu ridicule. Mais qu’est-ce que ça prouvait ? Ca prouvait qu’il lisait des livres, il lisait des romans, il lisait Maupassant. François Hollande n’a pas lu une ligne de Maupassant.

Livre noir : Et Bruno le Maire ?

Eric Zemmour : Bruno le Maire fait tache dans le paysage et il le sait très bien, il en joue, après tout il a raison. Il est le dernier.

Ces deux point-là sont essentiels.

Quelles sont les conséquences ? C’est qu’ils ne comprennent rien à l’histoire qui est en train de se vivre. Nous avons parlé de Bainville au tout début de notre entretien. Pourquoi Bainville prévoit-il ce qui va se passer dans les années 30 ? C’est parce qu’il connaît intimement l’histoire de l’Allemagne et de la France depuis mille ans et il sait que ça se répète. Il a annoncé exactement tout ce qui est arrivé et il a gagné si j’ose dire. Et là, c’est le contraire. Comme ils ne connaissent rien du passé, ils ne comprennent pas le présent. La phrase terrible de René Girard dans Achever Clausewitz, son dernier livre qui dit :

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« Il nous faut entrer dans une pensée du temps où la bataille de Poitiers et les Croisades seront plus proches de nous que la révolution française et l’industrialisation au second empire. »

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Cette phrase pour moi détermine tout ce qui est en train de nous arriver. Mais nos politiques ne la connaissent pas et ne veulent pas la connaître parce qu’ils ne veulent plus être dans l’histoire, c’est-à-dire qu’ils pensent que « l’histoire n’est pas notre code », c’est la phrase de Rabot de Saint-Etienne à la révolution.

Livre noir : Parmi les rares qui sont lucides, qui voient la montée des périls, pourquoi est-ce qu’il n’agissent pas ? Par lâcheté tout simplement ?

Eric Zemmour : Oui. Par peur des médias, par peur pour leur carrière, par peur. Vous savez il y a des gens qui y ont laissé leur carrière pour des choses anodines. Charles Millon simplement pour avoir fait un accord régional avec le Front National en 1998, ce n’était pas le basculement de la France, y a perdu sa carrière. Donc ils ont peur de cela. Et puis ils ont peur de la révolte des banlieues et donc d’une situation qu’ils savent absolument imprévisible et incontrôlable.

Livre noir : Une question maintenant. Plusieurs commentaires nous ont demandé de vous la poser. Est-ce que vous êtes inquiet ? Ils trouvent que vous ne parlez pas beaucoup des libertés publiques, de la défense des libertés publiques. Je vous pose la question face au covid et plus généralement à la liberté d’expression, est-ce que vous êtes inquiet pour les libertés publiques ? Et quelles seraient vos propositions pour les défendre ?

Eric Zemmour : Ils ont raison, je n’en parle pas assez, alors que je le vis moi-même. Nous en avons parlé tout à l’heure. Nous vivons une époque très paradoxale qui glorifie en permanence la liberté individuelle, qui a fait de l’individu un roi, et qui en même temps organise une société pour qu’il y ait le moins de liberté possible, parce que, inconsciemment, nos maîtres ont compris que la diversité interdisait la liberté. C’est-à-dire que pour avoir la liberté de pensée, pour avoir la liberté de réflexion, d’expression, il faut un corpus culturel commun, il faut avoir les mêmes références pour pouvoir s’engueuler sur les références.

Je vais vous donner un exemple. Vous avez parlé du livre, la biographie de Bainville. J’ai découvert dans cette biographie que Bainville, historien de l’Action Française, était ami d’Aristide Briand, chantre du pacifisme. J’ai découvert dans ce livre – je l’ignorais – que Charles Maurras était ami de Poincaré, président de la république française, et qu’ils se voyaient très souvent. Ces gens-là étaient opposés sur le plan politique, intellectuel, idéologique, mais ils avaient lu les mêmes livres, ils avaient les mêmes références, ils comprenaient les mêmes choses et que donc on pouvait avoir toute liberté pour s’exprimer, ce que l’on ne comprend plus aujourd’hui, même dans ses excès, même dans sa violence, parce qu’ils avaient les mêmes références . Quand Léon Daudet écrivain et élu de l’Action Française passait ses séances de la chambre des députés à insulter Aristide Briand, à le traiter de tous les noms avec une violence phénoménale, il le traitait de maquereau parce que le malheureux Briand avait eu une histoire avec une prostituée quand il avait 18 ans. On en rit aujourd’hui. Mais l’autre savait très bien les références de Daudet. Et quand ils se voyaient, ils pouvaient en rire. C’est cela qu’il faut comprendre.

Aujourd’hui nous sommes exactement dans la situation inverse, c’est-à-dire que nous avons des gens qui viennent de cultures différentes, de civilisations différentes, avec une ignorance énorme, de part et d’autre d’ailleurs, et qui ne réagissent plus qu’en réflexe identitaire. On insulte, on ne débat plus. On insulte son identité. On se sent insulté. Moi par exemple je critique l’islam, les musulmans se sentent insultés. Je n’insulte personne. Quand on critiquait les communistes et le communisme, les communistes ne se sentaient pas insultés, ils étaient furieux contre celui qui critiquait le communisme, mais ils ne se sentait pas insultés. Et on ne disait pas à l’époque communiste « qu’est-ce qu’on est durs avec le communisme ». Donc c’est cela la différence.

Et la loi organise l’absence de liberté. C’est tout le sens de toutes nos lois sur les discriminations, la loi Pleven et toutes les lois qui ont suivi, sur les LGBT, sur toutes les soit-disant incitations à la haine, incitations à la discrimination.

La première chose à faire pour restaurer les libertés publiques est d’abolir toutes ces lois.

La deuxième chose à faire est d’empêcher les associations qui défendent ces minorités, parfois infinitésimales, de saisir la justice. Ils n’ont pas un intérêt à agir, contrairement – cela n’existait pas avant la loi Pleven de 1972, sous le général de Gaulle ça n’existait pas, sous la IIIe république cela n’existait pas. Et pourtant il n’y a pas de régime plus libéral au sens propre du terme qui respecte les libertés que la IIIe république. Cela n’existait pas. Pour restaurer la liberté il faut supprimer les lois liberticides et priver de moyens ces associations qui instrumentalisent la justice pour faire taire leurs opposants. J’en sais quelque chose, je suis harcelé par ces associations. Elles me traînent au tribunal tous les trois mois. Et il n’y a pas que moi. Cela c’est le première chose à faire.

Il y a une deuxième chose qui est internet. Que s’est-il passé ? Nous avons vécu – je le dis au passé composé – je dirais même nous vécûmes parce que c’est fini je pense – une période assez extraordinaire de quelques années où les réseaux sociaux ont permis de briser le monopole médiatique. Et un monopole médiatique qui reposait sur une uniformisation idéologique, c’est-à-dire qu’à partir des années 80, je m’en souviens très bien, quand la gauche s’est convertie au libéralisme au nom de l’Europe, quand la droite gaulliste s’est convertie à l’Europe au nom du marché, il n’y avait plus de différence. Et donc tous les médias sont devenus bien pensants. Et ça a été terrible pour la liberté d’expression.

Et les réseaux sociaux ont permis de percer ce monopole. Je compare parfois cette histoire à l’histoire de l’imprimerie. L’imprimerie au XVe siècle, l’invention de l’imprimerie a permis d’imprimer la bible et donc aux chrétiens de lire la bible. Ils n’ont plus eu besoin de passer par les prêtres pour savoir ce qu’il y a dans la bible. Cela s’appelle le protestantisme. Je n’invente rien. Victor Hugo l’a dit, Balzac l’a dit, l’imprimerie a provoqué le protestantisme et Balzac a ajouté que l’imprimerie a provoqué la révolution française. Les réseaux sociaux c’est l’imprimerie de notre temps et les prêtres, ce sont les journalistes. Et les prêtres sont furieux d’avoir perdu leur monopole. Qu’est ce qui se passe aujourd’hui ? On est en train de casser les presses à imprimerie. Il ne faut plus qu’il y ait la liberté d’imprimer. Et donc l’on dit que pour régler l’incitation à la haine, on va verrouiller internet, on va verrouiller les réseaux sociaux. Je ne suis pas en train de faire l’apologie des réseaux sociaux vous comprenez ce que je veux dire il ya évidemment à boire et à manger, exactement comme l’imprimerie. Auparavant on trouvait scandaleux tous les libelles. C’est la même chose.

En janvier 2021 le fait que Twitter a fermé le compte de Donald Trump est une date historique, là on a dit fin du match. Fini la liberté sur les réseaux sociaux, c’est terminé selon moi depuis janvier 2021. Je ne sais pas ce qui va se passer pour la présidentielle française, ils vont tenter une alliance entre le pouvoir macronien et les médias et tous les esprits bien pensants pour verrouiller internet. Cela c’est sûr. Je ne sais pas comment ils vont s’y prendre, il y a déjà eu la loi Avia qui a été retoquée par le conseil constitutionnel, et ils vont retenter, ça ne va pas s’arrêter, ils vont prendre tous les prétextes. J’ai vu que lorsque le pauvre Samuel Paty a été égorgé par le Tchétchène qu’a-t-on dit ? On n’a pas dit c’est l’immigration, on n’a pas dit c’est l’islam, non, on a dit : c’est les réseaux sociaux. C’est extraordinaire, c’est la fameuse phrase sur l’homme qui montre la lune et l’idiot qui regarde le doigt. C’est classique.

Livre noir : Je reviens à la présidentielle. Très rapidement quelles sont les forces et les faiblesses à votre avis des deux personnalités politiques les plus en vue aujourd’hui, Marine le Pen et Emmanuel Macron ?

Eric Zemmour : Leur force, c’est leur faiblesse. Leur force c’est qu’ils sont complices, l’un a besoin de l’autre et donc ils ont une complicité objective et subjective c’est-à-dire que chacun se sert de l’autre pour écraser le reste. Et c’est leur faiblesse parce que de plus en plus Emmanuel Macron parle comme Marine le Pen et Marine le Pen parle comme Emmanuel Macron. Ils sont déjà dans un combat de second tour, ils ont oublié que dans la Ve république c’est d’abord le premier tour qui est déterminant. On a donné des exemples fameux, Jospin en 2001, Balladur en 1994, on sait comment cela a fini.

Livre noir : Certains murmurent que vous pourriez penser à une candidature pour cette présidentielle, je ne vais pas vous poser la question, ça n’a aucun sens au mois de juin, mais est-ce que vous ne pensez pas que l’on vous voit souvent dans un rôle de sonneur de tocsin, mais plus rarement dans une attitude de propositions. Est-ce que vous pourriez vous imaginer dans cette nouvelle peau ?

Eric Zemmour : Je n’ai pas de difficulté à l’imaginer puisque je le fais déjà depuis des mois, depuis que je suis tous les soirs à CNews c’est la logique de l’émission et c’est la logique de mon analyse. Quand vous analysez une fois tous les deux ans dans un livre ou une fois tous les 3 mois dans une émission de télévision, on n’a pas le temps de vous demander bon alors qu’est ce que vous faites ? Quand vous faites ça tous les soirs évidemment on finit par vous demander : que proposez-vous ? C’est au delà de toute arrière-pensée. Donc en effet je fais de plus en plus de propositions, je pense de plus en plus à comment mettre en application ce que je dis.

Je continue de penser que ce qui manque à notre classe politique c’est le diagnostic. Ils font des propositions dans le vide. Ils ne comprennent pas ce qui se passe, de Marine le Pen à Emmanuel Macron. Par exemple ils ont tous compris maintenant que la sécurité allait être au centre de la présidentielle donc ils font tous des propositions sur la sécurité. Très bien. Mais ce n’est pas ça le sujet. La sécurité est un problème parce que nous vivons un changement de peuple et une guerre de civilisation sur notre sol. Donc il faut traiter en amont. Ce n’est pas en mettant plus de policiers que les policiers vont résoudre la guerre de civilisation qui se mène sur notre sol. Si vous ne voulez pas l’admettre, si vous ne le comprenez pas, vous donnez des coups d’épée dans l’eau. Tout est comme ça.

Moi j’ai fait l’inverse c’est-à-dire que j’ai posé le bon diagnostic et que je ne faisais pas de propositions à la suite parce que je me disais, naïf que j’étais, si je pose le bon diagnostic, il y a des politiques professionnels qui vont s’emparer de ce diagnostic et qui vont mettre en oeuvre, qui vont trouver des mesures adaptées à ce diagnostic. Mais je dois avouer, ça fait 20 ans, ça fait dix ans, ça fait cinq ans – Le suicide français date de 2014 – tous mes livres commencent à dater et je ne vois pas de politique qui met en oeuvre cela. Donc du coup je me bats, je réfléchis à la suite et je réfléchis aux mesures éventuelles qu’on pourrait prendre à partir de mon diagnostic.

Livre noir : Vous qui êtes journaliste, comment Emmanuel Macron s’y prend-il pour museler la presse si c’est le cas ? Est-ce qu’il a des leviers ? Est-ce que vraiment un président de la république peut faire taire ou changer une ligne éditoriale ?

Eric Zemmour : Museler, c’est un grand mot. Je pense qu’il a effectivement – on a beaucoup parlé de la fameuse femme qui tenait la presse people, Mimi Marchy etc – je n’en sais rien peut-être que c’est vrai mais c’était pour la presse people, c’était donc pour la vie privée, pour tout ça. Pour le reste de la presse et pour les sujets plus sérieux, plus politiques, je ne crois pas qu’il musèle la presse. Il n’en a pas besoin. Pour le reste de la presse, ce n’est pas l’auto-censure. La presse est à 80% macronienne. Elle l’était avant Macron.

Qu’est-ce que c’est Macron ? C’est l’héritage de Dominique Strauss Kahn. Qu’est-ce que c’est Dominique Strauss Kahn ? C’est l’héritage de Michel Rocard. Et qu’est-ce que c’est les médias depuis 40 ans ? Ils sont rocardiens, ils ont été strauss-kahniens, donc ils sont macroniens. Il ne sont pas macroniens parce que c’est Macron. Ils sont macroniens parce que Macron est conforme à leur idéologie. Je taquine souvent Alain Duhamel que j’aime bien malgré nos désaccords parce que c’est exactement ce que je vous disais tout à l’heure, nous avons lu les mêmes livres et donc on peut s’accrocher en connaissance de cause.

Ce n’est pas Alain Duhamel qui va au pouvoir c’est le pouvoir qui vient à Alain Duhamel. C’est Mitterrand qui s’est duhamélisé, en fait il s’est giscardisé. C’est Chirac qui s’est duhamelisé, en fait il s’est mitterrandisé, lequel s’était lui-même giscardisé. C’est Sarkozy qui s’est duhamelisé, mais parce qu’il s’est… etc vous avez compris. Les médias suivent leur ligne et il s’avère que c’est la ligne du président de la république. Bien sûr il faudrait nuancer ce que je viens de dire, mais dans les grandes lignes, c’est ça.

Livre noir : On sait qu’Edouard Philippe pourrait être le remplaçant après le rocardisme, le strauss-kahnisme, le macronisme.

Eric Zemmour : Edouard Philippe si je me souviens bien a commencé dans sa jeunesse, par être rocardien. Et Jean-François Copé aussi.

Livre noir : Un peu de légèreté, quelles sont les régions de France que vous préférez ?

Eric Zemmour : La Touraine, la Provence, le pays basque, le sud-ouest etc

Livre noir : Autre question un peu légère, quelle est la fête en France qui vous émeut le plus et à laquelle vous êtes le plus attaché ?

Eric Zemmour : Noël.

Livre noir : Quelle est la chose la plus émouvante qu’on ait pu vous dire ?

Eric Zemmour : Beaucoup de jeunes m’ont dit : grâce à vous je me suis mis à lire tel ou tel auteur. D’autres m’ont dit ; « J’ai compris ce qui s’était passé en France grâce à vous. Vous me donnez de l’espoir pour l’avenir. » C’est paradoxal, mais beaucoup de personnes me le disent et j’avoue que ça m’émeut beaucoup.

Livre noir : Vous avez parfois un discours apocalyptique, je pense à la conclusion du Suicide Français, je pense également à la tonalité de votre discours à l’occasion de la convention de la droite et j’aimerais que vous puissiez dire à ceux qui nous écoutent quelque chose qui finalement, comme disait Cioran, démentisse l’avenir. Espérer c’est démentir l’avenir.

Eric Zemmour : Sauf erreur « apocalypse » vient du grec « révéler la vérité ». Apocalypse ne veut pas dire sinistre, ça veut dire : voilà la vérité. L’on ne peut se défendre, on ne peut combattre que si l’on connaît nos ennemis, que si l’on connaît les dangers qui nous guettent. Le général de Gaulle ne dit pas « On n’a pas perdu la bataille », il dit : « On a perdu une bataille, mais on n’a pas perdu la guerre ». Eh bien je dis exactement la même chose. Les autres disent : « Il n’y a pas de bataille et on est en train de la gagner. » Je dis : on a perdu une bataille mais si on veut gagner la guerre il faut vraiment se battre. Ca n’a rien de défaitiste, ça n’a rien de pessimiste, c’est au contraire très optimiste, mais un optimisme pas idiot, un optimisme fondé sur les réalités.

Quand le général de Gaulle, pour reprendre ma comparaison, dit « Nous ne sommes pas seuls, la guerre va devenir mondiale » que fait-il ? Il dit on a perdu, on a pris une raclée, mais le combat peut continuer si l’on fait certaines choses. Je dis la même chose. Je dis on a déjà perdu beaucoup de batailles, mais on n’a pas perdu la guerre. Pour cela, il faut vraiment comprendre pourquoi on a perdu ces batailles passées et comment on peut gagner la guerre. C’est cela que j’essaye de définir.

Livre noir : Et vous pensez que les Français ont encore l’envie de se battre ?

Eric Zemmour : C’est tout l’enjeu. Pour prolonger la comparaison du général de Gaulle – je ne me compare pas au général de Gaulle, je ne suis pas devenu complètement fou (sourire) – il a une formule qui dit : « il n’y a de défaite, il n’y a pas de renoncement, il n’y a qu’une seule chose, c’est un peuple qui renonce à se battre et qui se couche pour mourir ». Si le peuple français ne veut pas se coucher pour mourir, il doit se battre pour sauver son identité, sa civilisation, et cela veut dire regarder en face les dangers mortels qui les menacent.

Livre noir : Merci Eric Zemmour pour cet entretien très dense.

 

 
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2 Comments

  • admin

    Un entretien essentiel. Tout Eric Zemmour est là, et permet de le comprendre encore mieux ainsi que les enjeux actuels et futurs. Après avoir lu cet entretien, je ne peux que le soutenir plus encore, et souhaiter qu’il saute le pas vers l’élection présidentielle.

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