Les mauvais chevaux,  Politique Fr

Il faut renverser les élites populophobes

Il faut renverser les élites populophobes

par Guillaume Bigot

Transcription de la vidéo : « Des Livres Et Nous »

25 mai 2021

Entretien passionnant avec Guillaume Bigot qui décrit les mythes, les dogmes et l’américanisation de la classe dominante française, qu’il refuse d’appeler élite. Il rappelle quand et comment est né un début de sentiment national en France. Notion de « xénophobie fondatrice », liée à l’idée de nation et de peuple. G. Bigot survole rapidement l’histoire des classes dirigeantes en France depuis 1870. Il répond à la question : Pourquoi les classes dirigantes n’arrivent-elles pas à concrétiser leur projet d’Europe fédérale ?

VA PLUS : Bonjour Guillaume Bigot, vous êtes chroniqueur sur CNews et pour la revue Front Populaire, vous êtes l’auteur d’un huitième essai, Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française, aux éditions Plon. C’est un essai qui fait un état des lieux du délitement de la classe dirigeante et des oppositions qui se créent. Pourquoi avoir ajouté phobie au titre de votre livre ? un suffixe qui sert à psychiatriser le débat…

Guillaume Bigot : C’est une question intéressante parce que l’on met « phobie » à toutes les sauces et la psychiatrisation c’est l’hyper individualisation des relations sociales et politiques. On réduit le politique et social à l’individu, au bon plaisir individuel, et donc on en arrive à cette infra-individualisation qu’est la psychologie c’est-à-dire le fait que finalement même l’individu ne sait plus ce qu’il pense, ce qu’il veut, ce qu’il fait etc. J’assume complètement le fait qu’il y a une ambivalence du terme, non pas dans la racine grecque parce que pour les Grecs c’était très clair, la phobie c’était la peur et rien d’autre. Aujourd’hui on parle d’islamophobie, et certains dénoncent l’islamophobie. C’est un grand cheval de bataille, un grand cheval de Troie de l’islamisme de dénoncer, de voir de l’islamophobie partout. Ils veulent dire par là l’islamomise, si on parlait vraiment correctement le franco-grec on dirait vous êtes islamomise espèce de sale islamomise comme misogynie cela signifie la détestation en grec. Et non l’islamophobie. La phobie c’est la peur.

Mais ce qui est intéressant c’est comment il y a ce glissement de sens. C’est-à-dire qu’en réalité – prenons l’exemple de l’islamophobie – l’islamisme fait peur en réalité, et donc comme il fait peur et comme il nous agresse, on ne l’aime pas. Il y a un lien, quand on ne connaît pas quelque chose, quand on est inquiété par quelque chose, on ne l’aime pas.

Or le phénomène est le même pour la populophobie. Le terme que l’on connaît, qui est dans le débat public, c’est le populisme c’est-à-dire le fait qu’il y aurait cette espèce de détestation des élites exprimée par le peuple, notamment à travers le vote populiste, ce qu’ils appellent le complotisme etc. Et en réalité j’ai voulu renverser la perspective. Il existe bel et bien un populisme, mais le populisme, c’est l’effet. On pourrait peut-être parler de la cause, pour comprendre quelque chose. Et donc la populophobie est première, le populisme est un effet second.

La populophobie est donc à la fois la peur, la crainte, la méconnaissance du peuple et en même temps sa détestation, une animosité. Après que les classes populaires et les classes moyennes aient été sévèrement passées à tabac – le géographe Guilluy parle de marronner et il a raison, on a été marronnés par les gens qui d’un seul coup ont décidé d’échanger les capitaux, de déplacer les usines ici ou là etc, qu’importe les conséquences. On a cette formule en tête de mai 68 « jouir sans entraves » mais là c’est faire du business sans entraves, quelles qu’en soient les conséquences.

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Est-ce que le peuple français existe encore ?

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VA Plus : Quelles qu’en soient les conséquences sur le peuple. Populophobie, vous parlez du peuple. Est-ce qu’il existe encore ce peuple, le peuple français ?

Guillaume Bigot : Bien sûr. Là aussi il faudrait peut-être essayer d’interroger le sens des mots, là il y a un double sens c’est-à-dire que le peuple c’est à la fois proletares, c’est l’origine du mot prolétaires chez les Romains, c’est-à-dire les catégories du peuple qui ne sont pas protégées par des patrons par exemple, qui n’ont pas beaucoup de revenus et qui sont dépendantes économiquement et qui vendent leurs bras et donc c’est la catégorie un peu avant les esclaves à Rome et ça a donné les prolétaires.

Et le peuple, c’est les prolos dirait-on aujourd’hui dans un français populaire. Le deuxième sens c’est le mot populus de la res publica, de la république. Vous savez que l’on voyait à Rome y compris sur les bâtiments « SPQR » ce qui signifie : au nom du sénat et du peuple romain. Même les empereurs n’avaient pas osé remettre en cause la légitimité qui était le sénat d’un côté, qui représentait les élites, les classes dirigeantes, et de l’autre le peuple romain. Et le peuple dans ce sens, dans cette acception-là c’est la totalité des gens.

Donc le « peuple » finalement c’est à la fois les classes populaires d’un côté et la totalité du peuple. Ce mélange de sang est intéressant parce que la république française a été fondée par un mouvement éruptif de colère du peuple, et notamment – alors on dira c’était une révolution bourgeoise – peut-être, mais c’était les gens les plus simples qui à un moment se sont révoltés parce que simplement ils étaient les plus nombreux.

Pour répondre à cette question est-ce que le peuple existe, dans le double sens du terme, oui je pense qu’il existe puisque c’est la raison pour laquelle on a des élections et ça reste toujours la source – cela pose des tas de problèmes aux classes dirigeantes d’ailleurs – mais ça reste la source de notre légitimité politique et démocratique. Daemos c’est le peuple au sens du populus romain.

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Est-ce que la classe prolétaire existe encore ?

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Et deuxièmement est-ce que la classe prolétaire existe encore ? Je pense qu’elle existe d’autant plus – dans un premier temps on a pu dire que non, elle a été évacuée, elle s’est évaporée parce que l’on a déplacé les usines en Chine principalement et donc ça l’a cassée. Et c’est vrai que d’un point de vue sociologique la classe ouvrière qui m’a élevé, que j’ai connue, les gens qui se levaient extrêmement tôt, sans vouloir faire pleurer Margot, il y avait une éthique du travail très forte. Mon grand-père me disait tu te reposeras quand tu seras mort. C’était ce que disaient les ouvriers qui avaient des cravates qui était bien peignés le dimanche et qui la semaine travaillaient très dur. Voilà ce qu’était la classe ouvrière française. Et cette classe ouvrière a été abîmée par 30-40 ans de passage à tabac économique c’est-à-dire grosso modo de délocalisations, de baisses des salaires et de montée du chômage. Ce peuple-là, ce peuple français a disparu.

Je pense qu’en réalité non seulement il est toujours présent, même s’il n’a plus de travail, mais il a été rejoint – ce qui est très important c’est le symbolique et le psychologique en politique, le psychologique qui peut être collectif et pas seulement individuel – il a été rejoint par les classes moyennes. C’est-à-dire que ces classes moyennes qui aspiraient à monter; qui montaient en réalité, laissaient sur le côté les gens qui n’avaient pas trop fait d’études et qui restaient des ouvriers qui n’avaient que leur force de travail à vendre. Et puis avec le mouvement de délocalisation, avec cette hyper ouverture aux marchés globaux, il y a eu en fait une fragilisation considérable de la classe moyenne. De sorte que le gros de la population se retrouve finalement ensemble.

Et le marqueur de cela, ce sont les sondages, parce que les sondeurs qui nous parlent de ce phénomène d’archipelisation n’ont pas complètement tort. Il y a une archipelisation dans un sens, cela fait référence à l’analyse de Jérôme Fourquet. Mais d’un autre côté, et ça Eric Zemmour l’a très justement rappelé, sur énormément de sujets vous retrouvez 70 à 80 % des gens qu’on interroge en France qui sont assez d’accord, il y a un consensus sur beaucoup de sujets. Et donc cela manifeste politiquement quelque chose comme le peuple.

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Quel est l’équivalent du clergé aujourd’hui ?

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VA Plus : Vous reprenez une analogie dans votre livre, celle des trois ordres qui organisaient la société avant la révolution française. On devine qui sont les aristocrates, qui est le tiers-Etat, du coup est-ce que vous pouvez nous parler du clergé ? Quel est-il aujourd’hui ? On imagine que ce n’est pas l’église catholique.

Guillaume Bigot : L’église catholique telle qu’elle existe aujourd’hui participe aussi de ce phénomène clérical, c’est-à-dire ce sont des gens dont la fonction est de légitimer la domination de cette néo-aristocratie sur le gros de la population c’est-à-dire sur les 80% de la population et pas seulement du corps électoral.

Et donc ce sont des gens qui prient, principalement. Alors il prient pour quoi ? Ils prient pour éviter le réchauffement climatique, ils prient pour qu’on ne ferme pas la porte aux migrants, ils prient pour l’Union européenne, il prient pour une société tolérante d’ouverture, pour l’Etat de droit, pour les droits de l’homme, toujours plus de libertés individuelles etc. En fait ce sont les totems, et donc associés à des tabous d’ailleurs de la classe dirigeante et eux, ils prient. On voit bien quelles sont leurs idées, on voit bien la fonction qu’ils ont.

Ils sont stratifiés comme l’est la néo-aristocratie, on peut considérer qu’au sommet de cette cléricature se trouvent les gens de télévision, les journalistes, les vedettes, les pipoles. Camélia Jordana en fait partie, c’est une abbesse, une grande abbesse, un des grands serviteurs de ce clergé-là.

Il y a aussi les intellectuels, les gens qui ont fait des études supérieures.

On peut aussi y inclure les gens qui travaillent dans les entreprises qui exportent parce que les entreprises qui exportent ou tournées vers l’exportation sont favorables à ce paradigme, à ce modèle qui associe d’un côté l’Etat de droit, la construction européenne et l’ouverture des marchés, mais aussi l’accueil des migrants etc. Il ne faut jamais oublier que la libéralisation des mouvements de capitaux est le complémentaire, comme on dirait en mathématiques, par rapport à la libéralisation des mouvements de personnes aussi. Il faut que les capitaux circulent, il faut que les biens et services circulent pour qu’il y ait de la concurrence mais pour qu’il y ait une pleine et totale concurrence, il faut aussi que les travailleurs circulent. On le voit à l’intérieur de l’Union européenne, une sorte de mini-mondialisation à l’échelle continentale, avec ce phénomène des travailleurs détachés auquel l’Union européenne a consenti à mettre un frein. Mais grosso modo c’est ça l’idéal, c’est que vraiment les « facteurs », comme disent les économistes, circulent de manière totalement libre.

Il y a donc une dimension rationnelle qui se réclame de la science, notamment de la science économique. De la science et de l’expertise, le fameux culte des experts etc, qui leur permet de dénoncer le complotisme.

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Les grands mythes des classes dominantes

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Il y a aussi une dimension plus affective, l’attachement à la planète, ça c’est vraiment quelque chose qui les mobilise énormément, la diversité des espèces. Ils ont de grands mythes comme le grand mythe du réchauffement climatique c’est-à-dire que la semaine prochaine ce sera la fin du monde, l’apocalypse. C’est ce qu’on enseigne à nos enfants dans les livres scolaires aujourd’hui. L’éducation nationale ne porte plus du tout son nom, ce n’est pas du tout une éducation nationale, c’est une éducation greta thunbergienne. Un devoir sur deux qui est donné aux collèges en France concerne des travaux de groupe pour étudier la globalisation, le réchauffement climatique. Il y a donc des dogmes qui sont en place et le clergé récite la messe en permanence.

VA Plus : L’écologie actuelle est quasiment empreinte de panthéisme dans ses formulations.

Guillaume Bigot : Oui mais l’écologie est cohérente, très cohérente avec l’Union européenne, très cohérente avec la globalisation, très cohérente avec l’accueil des migrants. Par exemple on peut dire que le réchauffement climatique va apporter des choses positives et des choses négatives. C’est comme de grandes puissances qui vont déclencher des forces naturelles positives et négatives. Parmi les forces négatives, il y a la destruction des espèces, le réchauffement climatique ; mais aussi les migrants considérés comme une bénédiction, une manne favorable. Il y a aussi les dieux-marché c’est très important aussi les dieux-marché, nous seront-ils favorables ? Sacrifions encore quelques chômeurs et puis regardons si les cours de la bourse remontent.

VA Plus : Pour revenir sur le peuple, où se trouve-t-il ce peuple ? Est-ce le peuple de la périphérie ? Est-ce le peuple périurbain ? ou est ce que vous le placeriez ce peuple ?

Guillaume Bigot : Je pense que le peuple a, si on essaye de le définir, une sorte de tiers du tiers, c’est-à-dire un tiers état qui veut se détacher du tiers état parce qu’on voit bien que les gens dans les fameux quartiers, dans les fameuses banlieues, finalement économiquement socialement connaissent le même destin fracassé, abîmé que le reste de la population. Ca a été souligné au moment de la crise des gilets jaunes, contrairement au reste de la France abîmée par la mondialisation, ce « tiers du tiers » bénéficie d’un minimum d’égards au moins symboliques, et même de transferts fiscaux plus importants grosso modo. C’est la politique de la ville. Mais il n’en reste pas moins que les destins économiques et sociaux sont différents.

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La classe dirigeante excite considérablement
les revendications identitaires.

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En revanche il y a une espèce de volonté de faire bande à part parce que bien sûr la classe dirigeante excite considérablement les revendications identitaires. Elle les excite pour une raison très simple, parce que ça mange pas de pain, plutôt que de donner du travail, de favoriser la croissance, il suffit de prendre un musulman ou un noir et de le mettre à la télévision et donc ils disent regardez symboliquement vous êtes satisfaits puisque on a pris un des vôtres et on l’a montré, et par la même occasion ils fracturent le peuple, ils disent celui-ci est un des vôtres, vous n’êtes pas comme eux. Je pense que la classe dirigeante a cette envie de fracturer le peuple évidemment et ça n’a que trop bien fonctionné. Cela ce sont des facteurs endogènes, ce sont les discours de la classe dirigeante qui ont commencé avec SOS Racisme, on pourrait en faire la généalogie, pour exciter ce fameux droit à la différence.

Cela fonctionne aussi par importation et colonisation mentale de la classe dirigeante par les Etats-Unis, ces concepts viennent directement des facs américaines. Mais il y a malheureusement des phénomènes vraiment exogènes qui n’étaient pas du tout implantés en France et qui ont à voir avec la transformation du monde arabo-musulman et l’émergence et la dynamique particulière idéologique et politique de l’islamisme. Mais comme il y a une représentation, une présence de plus en plus importante de l’islam sur notre territoire, bien sûr c’est poreux, et puisque cela affecte cette religion qui est présente chez nous, et bien ça va affecter les populations.

J’utilise rarement cette expression « des populations » mais à force de l’entendre dans les médias, je la reprends. Je pars du principe que les gens qui ont la nationalité française, qui sont nés en France et qui aiment la France, quelle que soit leur origine, sont pleinement français. Ils ne le sont pas seulement juridiquement, ils le sont aussi parce qu’ils sont prêts à mourir pour le drapeau. En fait c’est de moins en moins vrai et tout le monde le sait puisqu’il y a ces revendications identitaires qui ont été excitées par la classe dirigeante et parce qu’il y à ce téléchargement par des Français nés de parents musulmans et même se revendiquant de l’islam, ces téléchargements de l’idéologie islamique. Donc ils se réclament finalement d’un autre peuple, d’un peuple fracturé et d’un peuple à l’intérieur du peuple.

Il y a une hypocrisie considérable à ce sujet parce que quand on parle des banlieues on ne parle pas des Français musulmans, on parle des musulmans français, l’inversion a un sens. Quand la classe dirigeante, journalistes etc parlent des événements dans les banlieues, ils parlent « des populations » de Seine-Saint-Denis. Les « populations » c’est extrêmement méprisant, comme si c’était un zoo, on ne sait pas ce qui s’y passe exactement, mais ils nous font bien comprendre que ça n’a rien avoir à faire avec nous en quelque sorte. Il n’y a plus nous, ce « nous » inclusif du peuple..

Le peuple ce sont des gens qui ne se reconnaissent ni dans le projet de construction européenne pour dépasser la France, ni dans la réislamisation ou dans la haine bête et méchante des racailles.

Le peuple peut se définir par sa façon de voter, son comportement électoral, c’est un marqueur extrêmement important. On voit bien que le peuple vote un peu France Insoumise, il vote beaucoup Rassemblement national et il vote de moins en moins pour les autres formations politiques. Par exemple pour défendre les descendants de l’immigration et les immigrés eux-mêmes Emmanuel Todd avait eu cette réaction extrêmement étrange au lendemain des attentats de Charlie en disant : pourquoi crachez-vous sur la religion des pauvres ? Il faut faire très attention aux illusions d’optique, sans aucun angélisme de ma part, je pense qu’à partir du moment où les gens sont pleinement assimilés à la nation française, on ne les remarque [distingue] plus vraiment.

Il faut être très attentif à ces catégories qui ne sont pas les mêmes, entre d’un côté des gens qui se réislamisent, qui peuvent être très intégrés socialement – les Frères musulmans font beaucoup de dégâts y compris auprès de jeunes médecins, de jeunes pharmaciens, de jeunes ingénieurs, des gens qui ont réussi leurs études en France, qui sont issus de l’immigration, qui sont musulmans et qui ont un projet qui n’est plus du tout le projet de la nation française. Cela c’est une réalité qu’on veut nier mais qui existe. Ils peuvent être intégrés économiquement, socialement et désassimilés, plus ou moins, et volontairement.

On ne parle pas beaucoup non plus, c’est un angle mort, des convertis. Les frères Klein ont défrayé la chronique au nom de Daesh. On nous dit que ça a été exagéré par Dounia Bouzar. Peut-être. En tout cas c’est un phénomène qui est réel dont on ne peut pas ne pas tenir compte sur un plan sociologique. Je rappelle que les talibans avaient détruit complètement le trafic de stupéfiants en Afghanistan, que l’armée américaine a rétabli. Les faits sont plus complexes qu’il n’y paraît. Il y a des dégradés.

Il y a ces racailles qui sont dans une culture, une contre-culture de gangs importée des Etats-Unis, mâtinée maintenant d’islamisme, qui ne veulent rien avoir à faire avec les Français, qui haïssent les Français ça c’est sûr et qui ont un comportement souvent qui n’aurait pas déparé dans la division das Reich, ce sont vraiment des barbares. Il y a des islamistes dont certains sont des djihadistes c’est une minorité mais malheureusement – je dis malheureusement parce que les islamistes on les connaît, ils sont faciles à repérer, on peut, on doit les neutraliser, au moins c’est clair – les plus dangereux ne sont pas les djihadistes, les plus dangereux sont les gens qui avancent masqués. Ces islamistes peuvent être intégrés économiquement et socialement. Et cela c’est véritablement un problème.

Qu’est-ce que le peuple peut répondre à cette question ? Le peuple ce sont des gens qui ne se reconnaissent ni dans le projet de construction européenne pour dépasser la France, ni dans la réislamisation ou dans la haine bête et méchante des racailles.

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Concept de xénophobie fondatrice

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VA Plus : Vous abordez le concept de xénophobie fondatrice de notre société. Elle a un peu disparu c’est-à-dire qu’on arrive moins à faire la différence entre un national et un étranger, que ce soit pour arrêter les flux migratoires et pour expulser parfois des étrangers. Comment retrouver cette xénophobie fondatrice ?

Guillaume Bigot : Il y a beaucoup d’idées fausses et de refoulement sur cette question. Quand vous n’êtes pas en démocratie, quand vous êtes par exemple dans un empire ou dans une monarchie, finalement la nationalité n’a pas tellement d’importance. Même si dans la monarchie française il y a eu un effort d’unification, mais grosso modo il y avait des peuples différents et un seul monarque.

Si on revient aux origines de la démocratie, on voit que pour faire démocratie il faut qu’il y ait un affectio societatis, il faut que les gens comprennent pourquoi. Ca a été remarquablement bien illustré dans le grand discours que Philippe Séguin a prononcé pour s’opposer au traité de Maastricht. Il a rappelé cette évidence : une démocratie ça veut dire que vous décidez ensemble et qu’il y a une majorité qui va décider et une minorité qui va se soumettre aux décisions de la majorité et qu’il va y avoir en plus un débat enflammé souvent, polemos pater pantum, la guerre est mère de toutes choses et notamment de la décision politique. Polémique a la même racine [étymologie] que guerre. On voit bien que c’est pour éviter de faire la guerre, pour éviter de se taper dessus, qu’on fait la guerre avec des mots.

Mais pour faire la guerre avec des mots, pour s’invectiver et ensuite se ranger à la décision de la majorité, encore faut-il s’apprécier, encore faut-il se regarder peut-être pas comme des frères – mais enfin il y a bien la fraternité dans notre devise – mais il faut vraiment être capables de mourir ensemble sous les murs de la cité, c’est-à-dire qu’on a été capables d’amalgamer des peuples complètement différents. Quand on nous explique que ce n’est pas possible d’assimiler des gens qui viennent d’ailleurs, en fait si, cela dépend bien sûr s’il y a suffisamment de travail, s’il y a suffisamment de croissance, si on a nous envie d’assimiler, si nous on est absolument campés sur nos positions et si eux le veulent aussi. Il y a plusieurs conditions à réunir mais grosso modo on a réussi à faire des Français avec des gens qui étaient complètement dissemblables. Les Basques n’ont aucun rapport avec les Provençaux, les Provençaux n’ont aucun rapport avec les Bretons. On a eu cette idée universaliste qui nous vient de Rome mais on l’a appliquée à la démocratie à la mode athénienne.

Adler Jules (1865-1952). Paris, Petit Palais, musÈe des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Inv565.

Cette xénophobie est fondatrice aussi parce que l’idée d’Etats nations va naître dans la guerre pour nous Français mais aussi pour le monde entier, va naître dans la guerre de cent ans, dans le choc entre les Anglais et les Français. C’est parce que les paysans français ne supportaient plus d’avoir des soldats anglais qui occupaient leur territoire que cette guerre féroce est née, et qu’à l’occasion de cette guerre féroce, la figure de Jeanne d’Arc, quelque chose comme un premier sentiment national, sentiment d’appartenir à un ensemble politique va naître. Il existe une connexion entre notamment la dimension culturelle et linguistique parce que les paysans français appelaient les Anglais les goddam parce qu’ils juraient constamment, et ils ne voulaient pas être gouvernés par un roi qui ne parlait pas leur langue. Ils ne voulaient pas que les gens qui les occupaient ne parlent pas leur langue. Il y a là l’idée de connecter la fidélité juridique et politique à une forme d’homogénéité, en tout cas tendre vers une unité culturelle.

Donc il y a une façon spécifiquement française de considérer ce qu’est être Français, ce qu’est la nation française, qui nous permet à la fois d’assimiler, bien sûr à condition que les quantités soient assimilables, et que les conditions historiques de l’assimilation soient réunies.

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Américanisation
des classes dominantes françaises

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Mais je crois que nos élites ont gommé, complètement oublié le lien entre la démocratie et la xénophobie, pour une autre raison, c’est qu’ils se figurent que tous les pays du monde sont à l’image des Etats-Unis. Pour la classe dirigeante française leur véritable nationalité en tout cas symbolique, et le dominant pour eux c’est l’Amérique. Le modèle est l’Amérique. L’Amérique est un exemple extraordinaire dans l’histoire. C’est un territoire immense qui était peuplé de quelques tribus préhistoriques qui ont été détruites, tuées ou clochardisées, en tout cas ils ont détruit les bisons s’ils ne les ont pas tués directement. Ce pays s’est rempli de l’extérieur par des vagues de peuplement principalement européennes, mais non exclusivement européennes, puisque les noirs américains ont été transférés comme esclaves, les autres sont venus volontairement et ont créé une nation sur une base complètement volontaire [sauf les esclaves africains] où finalement le temps et l’espace n’avaient pas d’importance. Et comme nos élites sont absolument américaines, je le répète, on ne se rend pas compte à quel point c’est vrai. Vous avez vu comment Macron parlait à deux heures du matin devant un drapeau américain, il s’adressait en anglais à ses vrais concitoyens qui sont les Américains en réalité. Il y a cette idée que toutes les nations seraient à l’image des Etats-Unis.

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Pourquoi l’élite n’arrive-t-elle pas à concrétiser
son projet d’Europe fédérale?

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VA Plus : L’élite dont Macron fait partie aimerait dépasser cet Etat-nation et créer un super-état. Aujourd’hui le projet européen a du plomb dans l’aile, pourquoi ça ne marche pas ? Il y a eu le Brexit. Pourquoi cette élite n’arrive-t-elle pas à concrétiser ce projet d’Europe fédérale ? Qu’est-ce qui la freine ?

Guillaume Bigot : Parce qu’il y a au moins deux butées. La première est la butée démocratique. A partir du moment où l’éthique démocratique reste en place, on est là dans une sorte de paradoxe assez vertigineux parce que finalement pour nous qui sommes symboliquement les héritiers de la seconde guerre mondiale, il y a une antithèse entre la démocratie d’un côté et la xénophobie de l’autre. On nous dit que le premier ennemi de la démocratie serait la xénophobie. Or ce n’est pas le cas, comme on l’a montré tout à l’heure – même si ça a été vrai avec le troisième Reich, la folie des nazis, des fascistes.

Quand un peuple se crée c’est un processus historique extrêmement long. Un peuple c’est la formule de Renan « c’est le plébiscite de tous les jours », c’est beaucoup de souvenirs en commun, mais c’est une formule aussi qu’on oublie beaucoup chez RENAN, il ajoute dans sa célèbre conférence « c’est aussi beaucoup de choses oubliées en commun ». Donc ce n’est pas seulement des souvenirs et des commémorations, c’est aussi des oublis en commun. Heureusement que les Martiniquais ne se souviennent pas tous les quatre matins de l’esclavage, idem pour les souvenirs des Vendéens etc.

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Le peuple c’est le plébiscite de tous les jours et c’est aussi beaucoup de choses oubliées en commun.
Ernest RENAN

Il faut donc pour faire un peuple un long processus historique qui n’a souvent pas été une promenade de santé et des phénomènes de coagulation, de cristallisation historique. Cristallisation aussi au sens de la princesse de Clèves, de l’amour. Il faut que naisse cette affection pour le commun et pour le récit commun, et cela prend beaucoup de temps.

La condition sine qua non pour la démocratie c’est l’affectio societatis et l’affectio societatis ne se décrète pas. C’est quelque chose qui va s’installer au fur et à mesure du temps et des pérégrinations de l’histoire. Or si vous n’avez pas cette affectio societatis, si vous n’avez pas cette solidarité, vous n’avez donc pas de peuple et vous ne pouvez pas avoir une démocratie. C’est pour cela que l’Union européenne est en panne, puisqu’elle prétend se réclamer des valeurs de la démocratie et en même temps elle est obligée pour avancer d’écraser la démocratie. Il y a là une contradiction absolument insoluble..

C’est pour cela que l’Union européenne est en panne, puisqu’elle prétend se réclamer des valeurs de la démocratie et en même temps elle est obligée pour avancer d’écraser la démocratie. Il y a là une contradiction absolument insoluble.

De plus personnellement je n’ai pas envie de faire une nation avec un peuple qui a tué six millions et demi de personnes. Non que les Allemands doivent porter cette croix ad vitam, mais je pense que nous, Français, ne nous représentons pas très bien ce que c’est qu’être Allemand. Nous nous représentons quel que soit notre âge ce qu’a pu être pour la nation française l’hécatombe de 14-18 parce que sur les monuments aux morts on voit bien ces listes interminables de jeunes de 20 à 25 ans qui ont été fauchés en pleine jeunesse pour défendre la patrie. Cela on le sait. On rend hommage à leur mémoire tous les 11 novembre. On a eu beaucoup moins de morts pendant la seconde guerre mondiale, on a eu des martyrs et résistants, les gens de la France libre.

En revanche pour comprendre ce que c’est d’être Allemand il faut se dire que ce qui s’est passé en terme d’hécatombe pendant la première guerre mondiale s’est renouvelé en Allemagne deux fois et demi. Ils ont été fauchés pendant la première guerre mondiale comme les Français, et ils ont eux deux fois et demi plus de morts pendant la seconde guerre mondiale. Mais ce n’est pas tout, ils sont morts deux fois, une première fois tous ces jeunes sont morts à la guerre, et ils sont morts une deuxième fois parce que – et fort heureusement – personne ne va fleurir leurs tombes vu la cause ignoble qu’ils ont servie. Les Français viennent de commémorer la mémoire de Bonaparte et ont enterré Bonaparte aux Invalides et ils ont bien fait. Il était la réincarnation d’Alexandre le Grand et un génie. En réalité le Bonaparte allemand s’appelle Adolf Hitler. Il a été incendié par les troupes soviétiques, et heureusement, pour éviter d’en faire un martyr. C’est donc cela être Allemand, la mémoire de l’Allemagne c’est cela.

On voit bien dans cette impuissance de l’Europe qui est congénitale – on peut dire l’Europe c’est un Ehpad de l’histoire, c’est une réunion de peuples qui n’ont plus envie de faire l’histoire, qui n’ont plus envie de se battre. Aujourd’hui il y a une sorte de culpabilité. On voudrait absolument que les Français aussi prennent une partie du fardeau de la culpabilité des Allemands. En réalité – c’est aussi l’objet de mon livre, rappeler cette évidence que la culpabilité française existe, elle est avérée. Dans ma famille on en sait quelque chose. En gros, c’est la culpabilité de la classe dirigeante française. Les gens qui nous bassinent matin midi soir avec les péchés de la seconde guerre mondiale qui sont-ils ? Ceux que j’appelle la néo-aristocratie ou la cléricature c’est-à-dire ce sont les pipoles, ce sont les hauts fonctionnaires, les conseillers d’Etat, ce sont les magistrats, la magistrature, ce sont les politiques. Ce n’est pas eux directement, généalogiquement, dans leur famille (peut-être que oui, peut-être que non et ça on s’en fiche, on n’est pas responsable de ce que ses parents ou ses grands-parents ont fait), ce qui est plus intéressant c’est que d’un point de vue symbolique, ce que Mao Tsé Toung appelle la « morgue du bachelier », cette espèce d’outrecuidance et de sentiment de grande supériorité qu’éprouve la classe dirigeante française depuis toujours, a pris du plomb dans l’aile après ce qui s’est passé à Vichy, c’est sûr.

Et le général de Gaulle a cherché, probablement pour des raisons tactiques et historiques, au sortir de la guerre, parce qu’il y avait quand même une menace de fracture du pays, il ne fallait pas que la France ressemble à la Grèce ou à la Yougoslavie, il y avait en France des communistes armés et donc il fallait les désarmer. Et donc il a remis en selle la classe dirigeante un peu vermoulue. Mais bien mal lui en a pris parce qu’en fait il a fallu en 1958 qu’il change complètement la classe dirigeante, parce qu’il s’est rendu compte que ces gens qui avaient précipité la défaite, il les avait remis en selle en 1945. Mais en réalité ils étaient vraiment très mauvais.

VA Plus : Vous faites un lien justement avec la monarchie et la Ve république. La Ve république est-elle une sorte de monarchie dans le sens où elle ne peut pas incarner une unité quand tous les cinq ans un parti affronte l’autre ou un chef de parti est élu puis décapité par le suffrage universel. Est-ce qu’on arrive vraiment à retrouver cette unité que pouvait incarner le roi, sous cette Ve république ?

Guillaume Bigot : La Ve république balafrée, martyrisée, démembrée par Jacques Chirac non, puisqu’elle n’a pas été pensée pour ça. Elle a été pensée avec un septennat, et avec l’idée en plus de faire un quinquennat non renouvelable, encore pire que tout, mais surtout avec un premier ministre qui conduit et qui dirige l’action du gouvernement. Donc il y a un président qui doit fixer le cap. Même le domaine réservé n’est pas vraiment constitutionnel. Bien que cette histoire de chef des armées c’est vrai mais dans l’idée du général de Gaulle – on est toujours le fils de son époque, il a vécu aux premières loges et la première et la seconde guerre mondiale et le naufrage de la IVe république (avec la guerre d’Algérie) et la IIIe république, donc il a eu à coeur de permettre au président, qui a une fonction symbolique majeure sous la Ve république, de permettre au président de prendre le manche [d’être aux commandes] notamment ô combien vrai avec l’article 16 au cas où la tempête se lève. Mais c’est plutôt l’exception. La règle c’est que le premier ministre dirige et donc le président de la république est le garant. En réalité quand on a un peu une expérience politique au sens où il y a de la macroéconomie, de la microéconomie en économie – il y a de la macro-politique, qui est la vraie politique professionnelle ou le débat des idées et le choc des idées démocratiques en république ; mais il y a aussi de la micro-politique comme à l’intérieur d’une entreprise, il y a des courants et des gens qui ne s’entendent pas, ils ne sont pas d’accord, il y a des querelles de territoire, des querelles de clocher etc..

La règle de la Ve république est que le premier ministre dirige et le président de la république est le garant.

Dans toute organisation humaine il est essentiel qu’il y ait quelqu’un qui incarne l’unité, qui soit l’unité lui-même. Nous ça nous frappe beaucoup, pas seulement je crois parce qu’il y a une nostalgie de la monarchie, ce n’est pas tout à fait ça, c’est parce qu’il y a un abaissement de la présidence de la république. Jamais les Français à l’époque du général de Gaulle ne se seraient dit c’est formidable que les Anglais aient un pot de fleurs [c’est-à-dire une reine qui les représente]. J’ai beaucoup de respect par ailleurs pour la reine d’Angleterre mais on la mythifie aujourd’hui parce qu’on voit ô combien c’est symboliquement vital d’avoir une clé de voûte, d’avoir quelqu’un y compris qui porte des tenues qui sont quasiment des insultes aux couleurs, des pots de fleurs sur la tête et qui inaugure les chrysanthèmes, et qui ne dit rien. Mais mais elle est formidable. Elle est formidable pourquoi ? Parce qu’elle garantit par sa personne et par sa dignité, sa classe etc – c’est aussi quelqu’un d’assez admirable – elle garantit la stabilité et l’unité d’un groupe humain.

Et on oublie quand l’on parle de cité, d’empire, de nations et a fortiori de nations démocratiques, il est fondamental qu’il y ait une incarnation et un point fixe.

De manière assez étonnante « français » vient de « franc » et « franc » veut dire « libre ». C’est vraiment un peuple libre. Et ce peuple libre au départ ça commence avec Hugues Capet. L’aventure française commence avec Hugues Capet. Hugues Capet qui se dit primus inter pares est un des comtes de France. Il dit je vais être au-dessus des autres mais finalement je suis comme vous. Cela c’est la scène originelle de la constitution de la première pierre de l’édifice français. Et la dernière pierre de l’édifice c’est quoi ? C’est quand on coupe la tête de celui qui se disait premier entre les égaux, et on lui dit vous n’êtes plus un roi maintenant, vous êtes Louis Capet et Louis Capet en tant que citoyen vous êtes justiciable et d’ailleurs vous avez trahi, que ce soit vrai ou faux, qu’importe on va lui couper la tête. Ce rappel historique pour montrer que finalement les Français ont fait cette même démarche qu’avaient fait les premiers comtes de France quand ils ont choisi l’un des leurs..

De Gaulle a compris que la passion des Français c’était l’égalité et la liberté, politiques et collectives.

Et ce qu’a fait le général de Gaulle est absolument incroyable. Il a synthétisé, il a compris que la passion des Français c’était l’égalité et la liberté, politiques et collectives. Donc il ne les a pas privés de ces libertés et de cette démocratie, bien au contraire. Mais il a aussi compris que dans toute collectivité humaine il y avait besoin d’une stabilité, d’une stabilité symbolique, et il a synthétisé les deux en disant : c’est à vous tous, les Français, de nous donner, de donner à ceux qui seront présidents, à ceux qui feront l’unité du pays, le sacre et le saint chrême qui ne peut être aujourd’hui que la légitimité démocratique.

La constitution de la Ve république a été bâtie pour le septennat. Elle était bâtie pour un septennat avec un président qui préside, c’est-à-dire qui est vraiment au-dessus de la mêlée, qui est le président de tous les Français et qui n’est plus un partisan. Ca s’est délité parce que François Mitterrand était profondément un homme de la IVe république et qu’il a eu beaucoup de plaisir, de satisfaction personnelle et d’orgueil à jouer Louis XIV, à jouer ce côté hiératique. Mais d’un autre côté il aimait bien les combinazione politiques, en réalité il jouait à Louis XIV, mais il était François Pinay [allusion à un ministre des finances du général de Gaulle] en réalité, il a continué à faire de la combinazione, la petite cuisine politique dès lors qu’il est arrivé aux affaires. Il ne s’est pas à mon avis vraiment haussé au-dessus de la mêlée.

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Histoire des élites françaises depuis 1870

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VA Plus : Il y a une constante chez les élites, c’est le refus de la remise en question, ils n’ont jamais tort, on le voit assez fortement chez Emmanuel Macron. Est-ce que ça vient de leur éducation ? Est-ce qu’on les éduque à ne jamais perdre la face dans les grandes écoles ? D’où ça vient ?

Guillaume Bigot : Tout d’abord je n’aime pas beaucoup cette expression « élites », je préfère « classe dirigeante », parce que les élites sont les meilleurs, et je pense qu’ils ne sont pas les pires mais ils sont très très loin d’être les meilleurs. Si la France ne peut produire comme pâte humaine que les gens qui nous dirigent, c’est assez effarant. Je crois par ailleurs qu’il y à une sorte d’évolution naturelle, de cycle naturel d’évolution des classes dirigeantes. C’est une idée que l’on trouve beaucoup sous la plume des premiers philosophes grecs. Il y a une formule magnifique de Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-tombe :.

Toutes les classes dirigeantes naissent dans l’âge des supériorités, se maintiennent dans l’âge des privilèges et s’éteignent dans l’âge des vanités.
F.-R. de CHATEAUBRIAND

Il y a une ascension, un plateau et une chute. Si on reprend l’histoire de France contemporaine on voit bien après la défaite de 1870, l’effondrement de Napoléon III, il y a des des gens qui sont les professions libérales, plutôt des médecins, des pharmaciens, des avocats, des notaires, des professeurs, ils sont élus de province, ils montent à Paris. Ces gens-là ont fait les lois de séparation de l’église et de l’Etat, ces gens là ont fait l’école obligatoire, ces gens-là ont fait le service militaire, ils ont fait une France conquérante incroyable qui a tenu le choc à Verdun. A cette époque ils étaient en pleine ascension, puis il y a eu un plateau. Et ensuite une chute, et la chute c’est bien sûr juillet 1940, c’est la ligne Maginot.

Le général de Gaulle n’a pas eu le temps vraiment de les remplacer en 1945 et donc ils vont encore échouer, c’est l’enlisement de la crise en Algérie. Les classes dirigeantes ont toujours des idées, elles ont toujours des valeurs et des idées qui permettent leur ascension. C’est parce qu’ils avaient ces idées-là et que ces idées là après 1877 ont tenu la France et ont conquis le pouvoir en France que ces élites républicaines, qui se reconnaissent dans les idéaux républicains, sont arrivées aux affaires.

Ensuite il y a un autre âge c’est quasi biologique, c’était des gens relativement jeunes puis ils ont vieilli et fait des enfants. Toute cette classe dirigeante se reproduit entre elle. Il y a une sorte de viscosité sociale, plus ou moins une ossification, une calcification. Ils n’intègrent pas de gens qui viennent de l’extérieur, ils ne renouvellent pas les cadres. Il y a de moins en moins de méritocratie, ces gens là vont se refermer sur eux mêmes. Mais leurs idées vont s’ossifier aussi. Leurs idées qui étaient des idées nouvelles vont devenir des idées un peu lourdes, un peu empâtées.

Et le phénomène va se reproduire quand le général de Gaulle met sur orbite des énarques. Les énarques et technocrates qui sont pleins d’allant, pleins de fougue, c’est le Plan, c’est la construction du TGV, c’est la modernisation de la France. Ils ont fait aussi quelques erreurs mais grosso modo ils étaient persuadés de l’intérêt général, persuadés de la supériorité de l’Etat, persuadés de la supériorité de la France aussi, et ça a donné de très grandes choses.

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Le déclin des élites françaises

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VA Plus : Aujourd’hui c’est le déclin de cette élite.

Guillaume Bigot : C’est la fin, c’est ce que Chateaubriand appelle l’âge des vanités. Et les signes de ce déclin sont très clairs. Ils scient la branche sur laquelle ils sont assis, ils ne croient plus eux-mêmes à ce qui les a fait rois et à leurs propres valeurs, alors ils déclinent.

Vous posez la question : est-ce qu’ils peuvent se remettre en cause ? C’est Toqueville qui nous apporte la réponse dans L’Ancien régime et la révolution il explique très bien comment l’aristocratie finissante, moins elle a un rôle social, moins elle joue un rôle réel, efficace, moins elle sert l’intérêt général – et sous l’ancien régime c’était noblesse oblige – moins les nobles tiraient l’épée pour défendre le roi, le paysan, etc, moins ils étaient au service de l’Etat et plus ils se concentrent sur leurs privilèges, sur les signes apparents de leur pouvoir ; et plus ils durcissent et leurs dogmes et leur arrogance sociale. Mais là on est en plein dans l’énarchie.

On a quelqu’un qui est président de la république, inspecteur général des finances. Cet inspecteur général des finances qu’est-ce qu’il a fait ? Il est allé dans une banque d’affaires. C’est pas vraiment le service public, c’est pas vraiment l’intérêt général. Pourtant l’ENA c’est l’intérêt général, la devise de l’école nationale d’administration c’est : « Servir sans s’asservir ». Macron est allé le plus rapidement possible faire de l’argent en banque d’affaires.

Et il est convaincu par l’Union européenne, par la globalisation, par les marchés financiers, et il est convaincu de manière très sincère et considère que l’histoire de France, c’est un peu une passion triste. Je caricature. Il est plus fin que ça. Comme Louis Philippe il a compris que la grande fresque de l’histoire de France pouvait être très utile comme décor ou comme fonds marketing. Donc il s’en sert, il met en scène la grandeur française, non pour prolonger l’histoire de France mais pour faire l’Europe et pour prolonger, accentuer le pouvoir de ceux qu’il appelle les premiers de cordée.

Il y a donc vraiment une rupture avec l’histoire de France. C’est quand même étrange parce qu’Emmanuel Macron est issu de la technocratie, laquelle a été mise sur orbite au nom de l’intérêt général, au nom de l’Etat, au nom du service public, au nom de la France. Et ils vont vraiment scier la branche sur laquelle ils s’étaient assis ou sur laquelle ils se sont hissés, parce qu’ils vont même aller jusqu’à fermer l’ENA et retirer le corps préfectoral après avoir commémoré Bonaparte, c’est assez savoureux.

On est vraiment à la fin de partie de cette classe dirigeante qui est complètement sur le déclin parce qu’elle se marie entre elle, il y a très peu de mobilité sociale. Ces gens sont très peu nombreux, ils habitent dans le même arrondissement à Paris, ils se croisent, se voient, ils s’échangent des services etc. Ils ont des idées qui ne sont pas vraiment remises en cause, qui sont des dogmes, qu’ils martèlent en permanence, qu’ils ne confrontent pas à la réalité et à la contestation.

Et enfin il y a cette idée qu’ils sont eux-mêmes convaincus de ne plus servir à grand chose et paradoxalement au lieu de lâcher le morceau c’est le moment où ils resserrent et ils se cramponnent.

L’idée c’est qu’il faut qu’il y ait des générations nouvelles, sociologiquement qui ne sortent pas de l’ENA, ce serait souhaitable, enfin grosso modo que ce ne soit pas des technocrates qui jouent contre leur propre camp.

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La France existe toujours et a un rôle à jouer dans le XXIe siècle, les planètes sont particulièrement alignées pour que la France joue un grand rôle au XXIe siècle entre les Etats-Unis qui sont une puissance qui s’appuie complètement sur l’économie de marché, l’individualisme, et de l’autre côté la Chine qui est un pays, une nation très collectiviste et très étatiste. La France se trouve à la croisée des chemins.

Et troisièmement on peut imaginer qu’il y aura un autre projet, un projet qui sortirait complètement de ce cadre-là. Et sortir de ce cadre-là c’est très intéressant, ça veut dire qu’on arrête finalement de critiquer l’Etat de droit – je ne vais pas tomber dans ce que je dénonce – on arrête de critiquer la globalisation, on arrête de critiquer l’Union européenne, et on fait comme si l’Union européenne entre guillemets n’existait pas. Il faut bien considérer que la France existe toujours et qu’elle a un rôle à jouer dans le XXIe siècle, les planètes sont particulièrement alignées pour que la France joue un grand rôle au XXIe siècle entre les Etats-Unis qui sont une puissance qui s’appuie complètement sur l’économie de marché à bloc, l’individualisme, et de l’autre côté la Chine qui est un pays, une nation très collectiviste et très étatiste. La France se trouve à la croisée des chemins.

Donc il ne faut pas couper la tête des classes dirigeantes, mais il faut sortir de leur tête c’est-à-dire qu’il faut considérer que leurs idées sont nulles et non avenues, elles sont sans objet, elles ne sont pas du tout pertinentes, elles sont absurdes. Autrement dit il faut faire du judo. Elles n’arrêtent pas de dire si l’on sort de l’Union européenne c’est la fin. Non, si l’on reste à l’intérieur de l’Union européenne c’est la fin. Si l’on rembourse la dette c’est la fin. Si on laisse le système de l’Etat de droit, ce que vous considérez comme étant l’Etat de droit, se déliter, on arrivera effectivement à la dictature. Et si vous continuez à penser que c’est possible de maintenir à la fois un système social généreux et en même temps continuer à délocaliser, à ne pas protéger nos industries et à avoir une monnaie surévaluée, ce sera la mort économique. Il faut vraiment faire cet effort de sortir de leurs repères orthonormés en considérant qu’ils nous entraînent dans le mur et qu’ils sont nuls. Donc les paradigmes sont les paradigmes totalement opposés.

Evidemment il faut commencer à penser que le point de repère c’est la France, ce n’est pas l’Europe. Il faut commencer à penser que le point de repère c’est la démocratie, ce n’est pas ce que les juges ou quelques grands bourgeois peuvent penser de tel ou tel sujet, ni leurs jugements à la tête du client c’est le cas de le dire.

Et troisièmement il est fondamental de penser que l’idée qu’on a besoin que 80% à 90% de ce qu’on consomme c’est quelque chose qu’on va aller chercher à l’autre bout de la terre pour le plus grand bonheur du parti communiste chinois, c’est probablement une idée assez stupide. A moins que votre grand projet pour l’avenir de vos enfants ne soit qu’ils deviennent techniciens de surface a Shanghai, je ne suis pas sûr que ce soit une très bonne idée.

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Entretien avec Guillaume BIGOT : La classe dirigeante rejette ses devoirs, tout en cherchant à étendre ses privilèges, par metahodos.fr

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